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Full text of "Alpes-Maritimes"

CHANAL 









PARIS 

CUML, COUGIS & CT 



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ALPES-MABITIMES 



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BIBLIOTHEQUE^ 
SAINTE | 



GENEVIEVE 




Galerie Française 



PUBLIÉE AVEC LA COLLABORATION DE : 

Recteurs, Inspecteurs généraux de l'Université, Inspecteurs d'aca- 
démie, Inspecteurs primaires, Doyens de Facultés des lettres, Pro- 
fesseurs agrégés des lycées et collèges, Publicistes, etc., etc. 

Mettre dans les mains de nos écoliers français un liure de lecture 
gui fusse revivre à leurs yeux et grave dans leur esprit, te pas'é 
historique de la terre natale avec son cortège d'illustrations ec de 
célébrités, tel est te but de la « Galerie Française ». 

Divisée en quatre-vingt-six volumes — un par département — celte 
Galerie est, au premier chef, une œuvre de patriotisme et constitue 
un précieux instrument d'éducation civique : elle élargit heureuse- 
ment, dans le sens local, jusqu'à ce jour un peu négligé, le champ 
des connaissances historiques de l'écolier; elle impose à l'esprit de 
ce dérider le souvenir des gloires ou des mérites d'hommes qui sont 
nés du même sol que lui et ont immortalisé ce berceau commun, et, 
réchauffant par là son culte pour la terre delà Patrie, elle exploite 
noblement, pour la plus pure édification de la Jeunesse, le grand 
héritage de nos pères, si riche en glorieux exemples, si prodigue de 
fières leçons. 

La rédaction des quatre-vingt-six livres qui composent la « Galerie 
Française » a été demandée aux plumes les plus autorisées; ilsulfi.ru 
de citer quelques noms : MM. Régis Artaud, inspecteur d'académie, 
chef du Cabinet de M. le Ministre de l'Intérieur, président du Conseil ; 
Compayré, recteur de l'Académie de Poitiers; Causeret, inspecteur 
d'académie, docteur es-lettres ; Chanal, inspecteur d'académie; 
Delajge, professeur, à la Faculté de Montpellier ; Adrien Dupuy, 
professeur agrégé au lycée Lakanal ; A. Durand, secrétaire de 
l'Académie de Paris ; Duplan, inspecteur général de l Université; 
E.des Essarts, doyen de la Faculté des lettres de Clermont-Ferrand; 
Flourens, ancien ministre des Affaires étrangères; Guil/on, agrégé 
d'histoire, docteur ès-lettres; Martel, inspecteur général de l'Univer- 
sité; Métivier, inspecteur général honoraire; Fleuri/- Ravarin, Con- 
seiller d'Etal; Riquet, professeur à l'Ecole alsacienne ; A. Theuriet, 
lauréat de l'Académie française; Sevin-Desplaces, conservateur àla 
J'ibl othèque Nationale; 'l'ranchau, ancien proviseur du lycée 
d'Orléans; Léo Claretie, Francis Rhoda, etc., etc. 

Chacun des livres de la « Galerie Française » forme un in-lS 
jésus, tiré sur beau papier, illustré de portraits gravés sur bois 
et cartonné avec litre spécial. 

Prix du volume : 1 fr. SO. 



GALERIE FRANÇAISE 



ALPES-MARITIMES 



PAR 

EDOUARD CHANAL 

AGRÉGÉ DES LETTRES, INSPECTEUR D'ACADÉMIE 




w 



PARIS 

CUREL, GOUGIS & C" 

ÉDITEURS 

3 cl 5, place de Valois 
Tous droits réserves. 



I 






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LE PAYS ET LES GENS 



De la tour du phare établi sur le point le plus 
élevé du promontoire de la Garoupe, au sud de la 
ville d'Anlibes, on embrasse du regard toute l'étendue 
du département avec les chaînes de montagne qui 
l'enserrent, et qui sont, à l'ouest, les belles croupes 
de VEstérel, à l'est et au nord, les hauts sommets 
des Alpes Maritimes. L'Estérel appartient presque en 
entier au département du Var; la ligne de faîte des 
Alpes, à l'est, se trouve en territoire italien. Le dé- 
partement des Alpes-Maritimes est formé de la plus 
grande partie de l'ancien Comté de Nice qui a fait re- 
tour à la France en 1860, et de l'arrondissement de 
Grasse, détaché à la même époque du département 
du Var. Au total, il n'a que 3.839 kilomètres carrés : 
c'est un des plus petits départements de France, mais 
c'est l'un des plus beaux. 

La douceur du climat et l'agrément du séjour font 
de la zone du littoral la principale station hivernale 
de l'Europe : Nice, Cannes et Menton attirent en 
foule les malades et les riches désœuvrés des deux 
mondes. Les artistes et les amateurs des beaux spec- 
tacles naturels n'y trouvent pas moins leur compte. 
On rencontrerait difficilement, par exemple, un 
horizon mieux fait pour le plaisir des yeux que celui 
du promontoire de la Garoupe, qu'on peut considérer 
comme le belvédère par excellence des Alpes Mari- 



6 ALPES-MARITIMES 

times ; il réunit toutes les attractions et tous les con- 
trastes, la mer, l'île et la montagne, les cités et les 
déserts, le printemps perpétuel des rivages et, au 
loin, les neiges perpétuelles des Alpes, la riante ver- 
dure des premiers plans et l'aridité des grandes 
masses rocheuses qui s'élèvent au delà, les amples 
contours des golfes et la variété des lignes ou gra- 
cieuses ou sévères des promontoires. La route de la 
Corniche, entre Nice et Menton, est aussi justement 
célèbre par la succession des tableaux superbes 
qu'elle offre à l'admiration du voyageur. 

Tous les cours d'eau d'une région si montagneuse, 
traversent des gorges qui rappellent celles de la 
Suisse et de la Savoie. A la limite occidentale du dé- 
partement coule la Stagne dont les berges, revêtues 
d'une riche végétation, s'élèvent jusqu'à trois cents 
mètres au-dessus de son lit; les gorges abruptes du 
Loup, dont le bassin est limitrophe de celui de la 
Siagne, sont d'un pittoresque encore plus imposant; 
les bords de la petite Cagnes que l'on rencontre en- 
suite, ont égalenient leur beauté sauvage. Le- Var, 
torrent considérable de 135 kilomètres de cours, et 
ses principaux affluents, laTinée, la Vésubie, l'Esté- 
ron, ne sont pas moins profondément encaissés à cer- 
tains endroits, comme aussi la Roya, qui coupe la 
pointe occidentale du département sur une longueur 
de 18 kilomètres environ, mais qui a sa source et son 
embouchure en Italie. Ce qu'il convient de noter en 
première ligne parmi ces sortes de curiosités, c'est la 
dus du Cians, la plus longue, la plus étranglée et la 
plus effrayante des gorges des Alpes-Maritimes, et 
surtout la clus du Var, entre Daluis et Guillaumes, 
trop peu vantée encore et trop peu visitée, où, sous 



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LE PAYS ET LES GENS V 

un si beau ciel, le jeu de la lumière, parmi les escar- 
pements d'immenses rochers d'un rouge éclatant, 
égayés par des touffes d'arbres, produit des effets pit- 
toresques d'une véritable magnificence. Nous ne pou- 
vons faire moins que de mentionner le Paillon qui 
passe à Nice, où l'on vient de couvrir la partie infé- 
rieure de son cours pour le grand avantage de la belle 
cité, fleuve unique, au dire des mauvais plaisants, 
dont le large lit sert surtout aux lavandières pour 
sécher leur linge. 

Le littoral, depuis le promontoire de la Napoule 
jusqu'à la frontière d'Italie, au pont Saint-Louis, sur 
une longueur d'environ 90 kilomètres, n'est qu'une 
longue suite presque ininterrompue de maisons de 
plaisance d'une rare somptuosité, et de jardins où 
croissent en pleine terre les plantes des climats 
chauds. C'est, par excellence, le pays des fleurs, dont 
on fait un grand commerce, soit pour les distiller, 
comme à Grasse ou à Yallauris, soit pour les expédier 
en hiver dans toutes les capitales européennes : les 
fleurs de Nice sont universellement connues. 

Le littoral n'est point terre française sur toute sa 
longueur : il est coupé par l'enclave de la Principauté 
tin Monaco qui s'étend au-dessous des communes de la 
Turbie et de Roquebrune, sur 3.300 mètres de rivages 
et sur une largeur moyenne de quelques centaines de 
mètres seulement. La population trop dense de la 
principauté commence à déborder, en quelque sorte, 
sur les deux communes contigués. Monaco est un lieu 
de plaisance d'un genre particulier et qui attire une 
clientèle toute spéciale. 

Près des quatre cinquièmes de la population totale 
du département, sont pressés sur l'étroite bande du 



8 ALPES-MARITIMES 

littoral. Ce n'est pas que la partie montagneuse soit 
précisément infertile. Si les versants tournés vers le 
midi sont ravinés et dénudés par l'action plus directe 
des orages, la verdure et même les belles forêts ne 
manquent pas dans les endroits mieux abrités. La 
vallée de la Vésubie, notamment, est tout entière 
couverte d'une riche végétation. Mais, en général, le 
contraste est saisissant entre l'opulence extrême de la 
région méditerranéenne et l'aspect arriéré des vil- 
lages de montagne, qui tendent, il est vrai, à s'em- 
bellir un peu partout. 

Y a-t-il une différence appréciable de caractère 
entre les populations de l'un et de l'autre côté du 
Var, c'est-à-dire entre les annexés du comté de 
Nice et ceux qui sont entrés plusieurs siècles aupara- 
vant dans la grande famille française? — La question, 
à distance, peut paraître intéressante, mais elle 
n'existe plus pour qui a étudié sérieusement le pays 
et ne se laisse pas prendre aux apparences, ni duper 
par des assertions intéressées. Le comté de Nice est 
un prolongement de la Provence, ses habitants ont, 
à bien peu de chose près, la même origine que ceux 
de la Provence, ils parlent un dialecte essentiellement 
provençal (1), ils sont réellement des Provençaux, 
ainsi que l'a reconnu delà façon la plus catégorique le 
grand ministre Cavour, au parlement de Turin, lors 
de l'annexion de 18G0. Seulement, ils sont les plus 



1. C'est ce qu'a démontré le savant M. A. L. Sardou. Comme autre 
preuve à l'appui, nous avons sous les yeux le travail très intéressant 
d'un instituteur niçois, M. A. F., quia noté scrupuleusement tous les 
mots patois constituant le vocabulaire usuel de ses jeunes compa- 
triotes; sur 1.029 mots, 913 sont provençaux, 45 italiens, 99 français 
ou étrangers, 2 d'origine inconnue. 



LE PAYS ET LES GENS 



sagesdes Provençaux. Rien ne frappe, en effet, l'étran- 
ger attiré à Nice par les étourdissantes réjouissances 
du carnaval niçois, autant que l'attitude de la foule 
qui sait se mouvoir sans bousculades, que la franche 
et inoffensive gaieté des bataille* traditionnelles qui 
ne dégénèrent pas en rixes, que l'absence de cris mal- 
sonnants et débandes avinées qui ailleurs viendraient 
mettre en déroute les spectateurs délicats. Bien 
plus, au temps même des grandes fièvres électorales, 
on voit des réunions publiques de plusieurs milliers 
de personnes s'achever sans que l'enthousiasme des 
assistants soit occasion de désordre et sans que la 
voix des orateurs soit étouffée par de bruyantes con- 
tradictions : le bon goût qui tient sans doute au sens 
artistique d'une race bien douée, la préserve habi- 
tuellement de certains excès. 

L'annexion du comté de Nice, qui avait surpris tout 
d'abord lorsqu'elle fut soumise au vote populaire, a 
été acceptée de très grand cœur par les uns, de très 
bonne grâce par les autres, et elle n'a causé que des 
regrets individuels, fort respectables d'ailleurs, chez 
ceux qui avaient leurs principales attaches en Italie. 
Le gouvernement sarde s'était fait aimer des Ni çois 
qui en ont gardé le meilleur souvenir; mais ils 
avaient tant d'affinité avec la France que l'assimila- 
tion a été aussi rapide que facile. Lors de la grande 
épreuve de 1870, les contingents des Alpes-Maritimes 
ont noblement rempli leur devoir: que la patrie fran- 
çaise soit de nouveau en danger, ils seront à la hau- 
teur de tous les sacrifices. 



10 



ALPES-MARITIMES 



SOLDATS ET MARINS 



Catherine 
Le 



nom de Catherine Ségurane qui a 



(xvi° siècle). 

été donné 
à la rue longeant le château de Nice, à l'Est, est 
celui d'une héroïne justement populaire. On l'a sur- 
nommée la Jeanne Hachette niçoise, non sans raison, 
car elle renouvela, en 1543, l'exemple donné par 
Jeanne Fourquet, dite Hachette, laquelle, lors du 
siège de Beauvais, en 1472, avait arraché des mains 
d'un porte-étendard bourguignon une bannière qu'il 
plantait sur la muraille déjà escaladée par les assail- 
lants. 

Nice appartenait alors au duc de Savoie, allié de 
l'Empereur d'Ailemagiie, Charles-Quint, qui était en 
guerre avec le roi de France, François 1 er . Celui-ci, 
de son côté, avait fait alliance avec le sultan des Turcs 
Soliman II, dont la flolte commandée par le corsaire 
Barberousse, assiégeait Nice de concert avec une 
armée française grossie d'un contigent de soldats 
toscans. La garnison qui défendait Nice avait à sa tète 
un vaillant capitaine, le Savoyard Odinet de Mont- 
fort, et elle fit une vigoureuse résistance; mais, après 
un siège en règle, le canon ennemi avait fait brèche à 
deux endroits dans les remparts du château : l'assaut 
fut donné à la fois par les Turcs, les Toscans et les 
Français. Les défenseurs, à bout de force, sous le 
choc d'une telle masse d'assaillants, commençaient à 
lâcher pied et déjà l'étendard surmonté du croissant 
flottait sur la brèche. 



SOLDATS ET MARINS 



1 1 



« C'en était fait de la ville infortunée, dit le bio- 
graphe niçois, J.-B. Toselli. si le Ciel n'eût suscité 
l'héroïque courage d'une femme du peuple, Catherine 
Ségurane ! Cette héroïne accourut à la tête de quelques 
citoyens déterminés, et, rai liant les fuyards du geste et 
de la voix, parvint à rétablir le combat. Elle profile 
de la première stupeur de l'ennemi, s'élance jusqu'au 
bord du parapet, renverse d'un coup de massue 
l'enseigne turc qui tenait le drapeau, saisit cet 
étendard de ses mains ensanglantées et, criant : Vic- 
toire, victoire! achève de ramener parmi le.s siens le 
courage, l'espoir et la confiance; à cette vue, les 
janissaires, saisis de teneur, abandonnent la brèche, 
se précipitent pêle-mêle dans les fossés, et entraînent 
dans leur déroute la compagnie Strozzi et les volon- 
taires de Provence; cet échec décide la flotte turco- 
française à cesser les hostilités et à prendre le 
large. C'est ainsi que Nice dut au courage d'une 
femme d'échapper au plus grand danger qu'elle eût 
jamais couru. » 

Catherine Ségurane, fille de pêcheurs, était elle- 
même une simple marchande de poissons; sa fin fut 
aussi obscure que sanaissance : elle neutque son heure 
de célébrité; mais les artistes niçois, poètes, peintres, 
sculpteurs, musiciens, ont rivalisé pieusement à qui 
éterniserait le souvenir de l'héroïne plébéienne (I). 



1. Il y a une part de légende dans ce qu'on raconte de Catherine 
Ségurane; aussi les narrateurs sont-ils loin d'être d'accord sur les 
détails. Quelques-uns font d'elle une lavandière qui se serait servie 
de son battoir pour assommer les infidèles. On la surnommait, dit-on. 
la maufacia, c'est-à-dire le laideron. Or, cette appellation, d'après 
des écrivains niçois, ne s'appliquerait pas à sa personne, mais à un 
méchant buste qu'on donnait pour son image. Qui croire? Soyons du 
moins d'accord pour honorer l'héroïne. 



12 



ALPES-3IAR1T1MES 



•Iosepli-(«aspai»<l Corporandi d'Anvare 

(1722-1804). 

Ce représentant d'une famille de vaillants sol 
dais, né à La Croix, entra en 1745 comme volontaire 
dans le corps du génie français, se signala maintes 
fois par sa brillante conduite dans des sièges ou des 
batailles, et conquit, sous la monarchie, tous ses 
grades jusqu'à celui de maréchal de camp (général de 
brigade). 11 était en retraite, lorsque, en 1793, la 
République fit appel à son patriotisme, et il reprit du 
service à 71 ans commegénéral de division à l'armée 
des Pyrénées. Il contribua puissamment au succès de 
cette campagne, notamment à la prise de la place 
espagnole de /%w'era.s(1794)quiobligeanotreennemi 
du Sud-Ouest à se retirer de la coalition des puis- 
sances monarchiques contre la République française. 

André Ha^séna (17o8-1817). 

Masséna, né à Nice et fds d'un marchand de vin 
originaire de Levens, successivement mousse, simple 
soldat dans un régiment français, le Royal-Italien, 
sergent instructeur modèle, et seulement adjudant 
sous-officier en 1789. à trente et un ans, puis quel- 
ques années plus tard général en chef, maréchal de 
Fi ance, duc de Rivoli, prince d'Essling, fut dans toute 
la force du terme, le fils de ses œuvres : après Napo- 
léon Bonaparte il est le plus illustre des hommes de 
guerre de la Révolution et de l'Empire. Napoléon 
lui-même écrivait, en 1809, à son beau-fils, le prince 
Eugène, vice-roi d'Italie, peu disposé, parait-il, à re- 
connaître cette supériorité : « Masséna a des talents 
militaires devant lesquels il faut se prosterner. » 

La statue de Masséna s'élève à Nice au milieu du 



SOLDATS ET MARINS 



1 3 



square Masséna, non loin de la place Masséna, du 
quai Masséna, de la rue Masséna, au cœur de la ville: 
le culte dont la mémoire du grand Niçois est l'objet de 
la part de ses compatriotes ne les honore pas moins 
que lui. 

L'existence de Masséna est trop remplie d'événe- 
ments considérables pour que nous ayons le loisir de 
nous arrêter à ses obscurs débuts. Malgré sa vive 
intelligence qui suppléait à un défaut de culture pre- 
mière, et l'estime que méritait sa conduite exemplaire, 
Masséna, après quatorze ans de service, désespérant de 
conquérir le grade d'officier, pour vice de roture, dé- 
missionna et rentra à Nice, pour se marier quelque 
temps après à Antibes.où la formidable secousse de la 
Révolution française vint le surprendre et réveiller 
ses ambitions militaires assoupies. Enthousiaste des 
idées nouvelles et plein de foi dans l'avenir, il reprit 
du service à la première occasion, et quand les sol- 
dats furent appelés à élire leurs chefs, pour remplir 
les cadres vidés par l'émigration, le deuxième batail- 
lon des volontaires nationaux du Var le choisit pour 
adjudant-major, et, le 1" Août 1792, pour chef de 
bataillon. 

Cependant, au début des hostilités dans les Alpes. 
comme Masséna, atteint de fièvres persistantes, avait 
dû abandonner à des sous-ordres le soin d'instruire 
son bataillon, celui-ci produisit une si mauvaise 
impression sur le général de Barrai qui l'inspectait, 
qu'il le jugea hors d'état d'être envoyé à la frontière : 
il n'était pas jusqu'à la mine souffreteuse du chef de 
bataillon qui ne semblât peu faite pour lui inspirer 
confiance. 

« Lorsque M. de Barrai, raconte Toselli, vit cet offi- 



14 



ALPES-JIARITDIES 



cier pâle et défait, enveloppé de son manteau, la tête 
empaquetée, marcher à la suite, il l'engagea forte- 
ment à se retirer. Mais ses instances furent vaines : 
Masséna voulut rester et resta. L'officier, qui com- 
mandait en second le bataillon de Masséna, fait alors 
exécuter le maniement des armes; mais, après avoir 
vainement essaye d'aligner sa troupe, il veut lui faire 
opérer quelques manœuvres. Alors le désordre s'ac- 
croît; ses commandements, mal faits, sont mal exé- 
cutés; les pelotons s'entre-choquent. 

— « C'est assez, dit le général de Barrai. Ce batail- 
lon ne partira pas. » 

« Masséna, dont la physionomie s'était animée par 
degrés, jette, de fureur, le bonnet qui couvrait sa 
tète, se débarrasse de son manteau, et, tirant son 
épée : 

— « Général, dit-il, permettez que je commande 
mon bataillon. » 

« Puis, se retournant vers la troupe en désordre, 
il lui commande l'alignement. Soudain, à cette voix, 
les rangs se serrent, l'immobilité succède; l'âme du 
héros a passé dans tous ses soldais : maniement des 
armes, évolutions, tout est exécuté avec la plus 
grande précision. Ce fut dans ce moment qu'entraîné 
par un mouvement d'enthousiasme, produit par l'as- 
cendant de cet homme, dans lequel il pressentait déjà 
le héros, le général de Barrai lui dit, en lui prenant 
la main : 

— « Masséna, vous viendrez avec nous. Ce n'est 
pas votre bataillon que j'emmène, c'est vous. » 

Masséna était jugé ; il le fut bien mieux sur le 
champ de bataille, car la République eut bientôt ré- 
paré à son endroit les torts de la monarchie : le 22 



SOLDATS ET MARINS 



1 » 



août 1793 elle le faisait général de brigade et, quatre 
mois plus tard, général de division.— Il nous est im- 
possible de rapporter tous les faits d'armes quij ont 
marqué la carrière deMasséna; la simple en uméra- 
tion en paraîtrait interminable; force nous sera donc 
de nous en tenir aux principaux. 

Campagne d'Italie. — Après une série d'opéra- 
tions et de combats heureux dans les Alpes Maritimes 
et le long du littoral, — notamment la prise de la for- 
teresse deSaorgc où il s'empara de soixante canons, 
— Masséna suggéra et fit adopter au général en chef 
Schérer le plan de la bataille de Loano, « une des 
plus désastreuses pour les coalisés, dit l'historien 
Thiers, et l'une des mieux conduites par les Fran- 
çais », puis, « avec la vigueur et l'audace qui le si- 
gnalaient dans toutes les occasions », il surprit, pour 
sa part, la droite de l'armée autrichienne, la délogea 
de ses positions, la mit en déroute, et, secondant 
ainsi puissamment l'efïort des autres généraux sur le 
reste de la ligne de bataille, fut le principal artisan 
de la victoire. 

Mais son rôle allait être bien plus brillant encore 
l'année suivante sous les ordres du générai Bona- 
parte : dans cette triomphante campagne d'Italie 
qui forme une des pages les plus radieuses de nos 
fastes militaires, Masséna est inséparable de Bona- 
parte ; les noms des victoires sœurs de Castiglione, 
Arcole. Rivoli, La Favorite, et tant d'autres, ne sont 
pas plus glorieusement associés au nom du général 
en chef qu'à celui de son principal lieutenant. 

« En dix mois, écrit Thiers, outre l'armée piémon- 
taise, trois armées formidables, trois fois renforcées, 
avaient été détruites par une armée qui, forte de 



16 



ALPES-MARITIMES 



trente et quelques mille hommes à l'entrée en cam- 
pagne, n'en avait guère reçu que vingt pour réparer 
ses pertes. Ainsi, cinquante mille Français avaient 
battu plus de deux cent mille Autrichiens, en 
avaient pris plus de vingt mille; ils avaient livré 
douze batailles rangées, plus de soixante combats, 
passé plusieurs lleuves, en bravant les flots et les 
ennemis. » 

On ne saurait trop répéter que ces merveilleux suc- 
cès furent pour une très grande part l'ouvrage de 
Masséna et que, dans mainte rencontre, ce furent ou 
la rapidité des mouvements de l'infatigable infanterie 
qu'il entraînait, ou ses illuminations soudaines, sui- 
vant une expression doBossuet, sur le champ de ba- 
taille, qui décidèrent du sort de la journée. L'historien 
Michelet n'hésita pas à reporter sur lui de préfé- 
rence l'honneur de la campagne dont Bonaparte sut 
garder pour lui le bénéfice. Voici ce que nous lisons 
dans un de ses chapitres intitulé : Les six victoires de 
M asséna'. 

« Masséna, en un mois, dans un petit espace, avait 
fait des centaines de lieues etgaimé six batailles, sans 
compter les terribles petits combats livrés le long 
des fleuves, des précipices. Dans le long filet du 
Tyrol, où Bonaparte s'était mis, il lui ouvrit l'issue à 
Trente et à Boveredo. A Bassano où Wurmser l'atten- 
dait, Masséna fut le matador qui jeta bas le tau- 
reau. » Enfin, quand Wurmser livra sans autre 
espoir le combat de Saint-Georges (ou de La Favo- 
rite), ce fut encore Masséna qui lui enfonça le cou- 
teau. 

« Dès lors, l'heureux Bonaparte, pendant trois 
mois put aller et venir au centre de l'Italie. Qui lui 






SOLDATS ET MARINS 



1 7 






avait donné ces trois mois? Incontestablement, les 
grands succès de Masséna. 

« On le sentait bien à Paris, dans l'armée. En 
admirant le génie de Bonaparte et lisant ses belles 
proclamations, on tenait compte aussi du muet héroï- 
que qui, sans parler, faisait tant de sa main ! A Paris, 
à l'armée, on chantait à tue-tête le couplet si connu: 
Enfant chéri de la victoire ! ... » 

S'il est vrai qu'il fit ombrage à Bonaparte, comme 
le veut Michelet, Masséna n'eut pas l'air de s'en 
apercevoir. Le muet héroïque était un soldat et n'était 
que cela: il aimait la guerre comme son élément, 
plus jaloux de multiplier les prouesses que de les 
entendre répéter par les échos de la renommée. 

Zurich. — Quelque glorieuse pourtant qu'ait été la 
participation de Masséna aux triomphes de l'armée 
d'Italie, il y a dans sa carrière militaire un souvenir 
plus grandiose : il lui fut donné de justifier son sur- 
nom d'enfant chéri de la victoire, dans un moment 
oùlaFranceeût été envahie siMasséna n'avait uinx-u 

Pendant que Bonaparte, préoccupé de l'aire éche 
aux Anglais, avait transporté en Egypte l'élilc de nos 
soldats et plusieurs de nos meilleurs dwW-ajiaflles^J; 
hostilités avaient recommencé avec leltf^issancesV/, 
continentales, et la France s'était subitennS^r^oy^ 
vée en présence d'une coalition: la fortune des armes 
lui ayant été contraire en Italie avecSchéreret Joubert 
ainsi qu'avec Jourdan sur le haut Danube, il ne lui 
restaitplus d'espoir qu'en Masséna qui se vit chargé 
du triple commandement des armées d'IIelvétie, du 
Danube et du Rhin. 11 avait en face de lui, à Zurich, 
une armée autrichienne et une armée russe, et il 
savait, que le redoutable Souvarow. avec une troi- 






1 8 



ALPES-MARITIMES 



sième armée, accourait à marches forcées d'Italie. 
Il sut prendre, dans le plus grand secret, des dispo- 
sitions qui, au dire de Tliiers, « ont fait «l'admiration 
de tous les critiques » : après une .bataille acharnée 
de deux jours, le 23 et le 26 septembre 1799, il 
infligea une défaite complète à l'armée russe, lui 
mettant 8.000 hommes hors de combat, et lui pre- 
nant 5.000 prisonniers, ' 100 pièces de canon, tout 
son bagage et son trésor, dans le même moment, son 
lieutenant Soult, fidèle à ses instructions, dispersait 
l'armée autrichienne; de sorte que Souvarow et les 
siens ne débouchèrent en Suisse que pour constater 
que la partie était perdue et pour battre en retraite 
au plus vite, vivement pressés par l'infatigable 
Masséna. 

« Ces barbares fanatiques, très braves, et qui 
avaient vaincu les nôtres en Italie, Masséna les 
réduisit à chercher des passages inaccessibles, à 
passer par an trou aVaigaille, je veux dire par un 
défilé si étroit qu'un homme seul pouvait y passer à 
la fois. Les canons, la cavalerie, restèrent là, et pres- 
que toute l'infanterie, pour combler do cadavres les 
profondes vallées des Alpes. » (Michelet.) 

Ainsi, un général réputé invincible se retirait 
couvert de confusion, les débris des armées prêtes à 
nous envahir étaient refoulés au loin, la coalition 
était dissoute par la défaite, et la France était sauvée 
par Masséna. Comme les Assemblées de Paris le 
décrétèrent d'enthousiasme, Masséna et son armée 
avaient bien mérité de la patrie. 

Gênes, — « Il y a des défaites glorieuses à F envi 
des victoires », a dit un grand écrivain français 
du xvi e siècle, Montaigne : Masséna, forcé de rendre 



SOLDATS ET MARINS 



19 



Gènes après un siège mémorable, atteste par son 
exemple la profonde vérité de ces paroles. En mars 
1800, Bonaparte, premier consul, avait pensé ne 
pouvoir conlier en de meilleures mains qu'en celles 
ae Masséna l'armée de Ligurie, qui « était, comme 
l'écrit Thiers, exposée à périr, pour donner aux autres 
armées le temps d'être victorieuses. » 11 s'agissait 
de retenir une grande armée autrichienne dans la 
Ligurie, pendant que Moreau en occupait une autre 
sur le Rhin, pour permettre à Bonaparte de former 
cette fameuse armée de réserve qui, passant le col du 
Saint Bernard pour tomber sur le Piémont et laLom- 
bardie, devait écraser à Marengo un ennemi déjà 
affaibli par une rude campagne. Masséna ne se dis- 
simula point le rôle sacrifié qui lui était dévolu ; il 
s'y résigna avec une singulière abnégation ;] et l'on 
peut même dire qu'il dépassa la somme d'héroïsme 
qu'on était en droit d'attendre du patriotisme lej plus 
éprouvé. 

Il n'avait à opposer qu'une trentaine de mille 
hommes à une armée quadruple, commandée par un 
général expérimenté, adversaire digne de lui, le 
vieux Mêlas. Aussi fut-il impossible à Masséna de 
couvrir toute la ligne du littoral ligurien, du Var à 
Gènes ; il ne put éviter de se voir séparé de son lieu- 
tenant Suchet, et, après une série de brillants combats 
où la valeur des nôtres suppléa au nombre, il se 
jeta dans Gènes avec une quinzaine de mille hommes 
seulement, sentant qu'une [garnison plus forte serait 
plutôt un embarras dans une place insuffisamment 
approvisionnée. Il était bien résolu d'ailleurs à s'y 
défendre jusqu'à la dernière extrémilé. — Pour 
rendre sa situation plus critique, pendant que la 






ALPFS-MARITIMES 



puissante armée autrichienne cernait !a ville du côté 
de la terre, une flotte anglaise vint intercepter l'en- 
trée du port et empêcher le ravitaillement de la place. 

Dès le début du siège, l'ennemi, trop fier de sa 
supériorité numérique, commit l'imprudence de 
vouloir resserrer la ligne d'investissement ; Masséna, 
par deux sorties meurtrières, sut le tenir à distance 
et ramena en ville, la première fois 1.500, la seconde 
4.000 prisonniers. « Les Génois, dit Tbiers, furent 
transportés d'admiration à la vue du général français 
rentrant pour la seconde l'ois dans leur ville, précédé 
par des colonnes de prisonniers. Son ascendant était 
devenu tout puissant. L'armée ut la population lui 
obéissaient avec la plus parfaite soumission. » 

Ce n'était pas trop d'ailleurs du prestige qui entou- 
rait son génie et son caractère, pour faire accepter à 
tous les sacrifices que comportait la circonstance. Il 
était contraint, en effet, pour ménager les vivres, de 
rationner les habitants aussi bien que les défenseurs 
de la ville, et par conséquent de faire des visites do- 
miciliaires, pour réunir ensuite dans des magasins 
centraux tous les approvisionnements qu'on avait pu 
être tenté de lui cacher. A la suite des pertes qu'il 
avait faites et des maladies qui n'épargnaient pas des 
troupes mal nourries, il ne disposait déjà plus que 
d'un effectif de douze mille combattants. 

Le 30 avril, l'ennemi crut le moment arrivé de 
frapper un grand coup. Mais quelque courage qu il 
eût déployé, quelques masses d'hommes qu'il eût 
mises en mouvement, la journée fut désastreuse pour 
lui. « Masséna rentra le soir dans Gênes, portant les 
échelles que l'ennemi avait préparées pour escalader 
les murs. Les Autrichiens avaient perdu dans cette 



SOLDATS ET MARINS 



2 1 



journée 1.G0O prisonniers, 2.400 morts ou blessés, 
environ 4.000 hommes. En comptant ces derniers, 
Masséna leur avait pris ou tué 12 ou 15.000 hommes, 
depuis l'ouverture des hostilités; et, ce qui était plus 
grave encore, il avait épuisé le moral do leur armée, 




par les efforts inouïs qu'il les avait obligés de faire » 
(Th.iers). 

Le 10 mai, un des lieutenants de Mêlas, qui se fût 
bien gardé, après les leçons précédemment reçues, 
de se mesurer encore avec Masséna, le général Ott, se 
permit l'inconvenante bravade de lui faire savoir 
qu'il tirait le canon pour une prétendue victoire rem- 



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ALPF.S-JJAMT1MES 



portée sur le général Suchet : Masséna résolut aussi- 
tôt de prendre sur l'insolent une revanche de cette 
victoire, comme si elle eût été vraie, en attaquant le 
Monte- Ratti où celui-ci était retranché avec son 
corps d'armée. « Les Autrichiens, assaillis avec vi- 
gueur, furent précipités dans les ravins, perdirent 
cette position importante et 1.500 prisonniers. Mas- 
séna rentra le soir, triomphant, dans la ville de Gênes, 
et, le lendemain matin, écrivit au général Ott 
qu'il tirait le canon pour sa victoire de la veille : ven- 
geance héroïque et digne de ce gran-1 cœur ! » (Thiers) . 
Mais c'était là le terme de ses succès : ses soldats 
étaient à hout de force, sinon de courage : « Quelle 
était, écrit Michelet, la position de Masséna? Hor- 
rible. On avait mangé tout, chevaux, chiens, chats et 
rats. Les soldats, se voyant abandonnés de la France, 
désespéraient; affaiblis par le jeûne, ne pouvant plus 
se tenir debout, ils avaient obtenu de s'asseoir par 
terre pour faire leur faction. Pauvres Français! ils 
mouraient en silence. 

« Il n'en était pas de même des Génois. Ce peuple 
criard, nerveux, convulsif, presque épileptique, ne 
mourait qu'avec un bruyant désespoir. Il fallait pour 
y résister un homme du pays, un homme de caillou, - 
tel que Masséna. 

« Une si grande ville n'est pas comme un fort, une 
garnison qu'on peut comprimer. Des scènes terribles 
avaient lieu. Ces Italiens avaient des morts théâtrales 
et tragiques sur le passage et sous les pieds de Mas- 
séna. Ils arrivaient parfois en processions de 50.000 
âmes... » 

Le grand caractère de Masséna s'était soutenu jus- 
qu'à la tin. Avant de se rendre, disaient les soldats, il 



SOLDATS ET MARINS 



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nous fera manger jusqu'à ses bottes. Cependant, le 
3 juin, ayant épuisé ses dernières ressources, il fut 
obligé de négocier. Il ne voulut pas entendre parler 
de capitulation. Par une convention militaire, il 
obtint que les 8.000 hommes valides qui lui restaient, 
sortiraient de la ville avec les honneurs de la guerre, 
pour aller rejoindre le corps de Suchet, où les conva- 
lescents seraient successivement transportés par mer. 
Il fit plus : il stipula que nul d'entre les Génois ne 
serait recherché pour délit d'opinion et que. rien ne 
serait changé au gouvernement qu'ils devaient à la 
Révolution française. Comme les généraux autri- 
chiens refusaient de s'engager sur ce dernier point. 
Masséna leur déclara, pour les intimider, qu'il serait 
de retour dans Gènes avant quinze jours. 11 prophé- 
tisait vrai; mais il fournit à un officier autrichien, 
M. de Saint-Julien, cette réponse noble et délicate : 
« Vous trouverez dans cette place, monsieur le géné- 
ral, des hommes auxquels vous avez appris à la dé- 
fendre. » 

On peut dire sans exagération que jamais général 
vaincu ninspira tant de respect à ses vainqueurs. — 
Il pouvait quitter, le front baut, le théâtre de sa glo- 
rieuse défaite. 11 sortit du port de Gênes, pour gagner 
le quartier général de Suchet, dans une embarcation 
ou flottait le drapeau tricolore, on passant fièrement 
au milieu de l'escadre anglaise que son canon avait 
tenue en respect pendant toute la durée du siège et 
qui n'avait jamais osé bombarder la place que de 
nuit. 

De 1800 à 1809. — Ce fut sans doute un beau jour 
dans lu vie de Masséna que celui où il fit son entrée 
dans sa ville natale, le 12 novembre 1801, en qualité 






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ALPFS-MAR1TIMES 



de président du collège électoral des Alpes-Mari- 
times : c'était pour ses concitoyens une occasion 
d'accourir au-devant de lui de tous les coins du dépar- 
tement : ils se pressèrent en foule sur son passage, 
impatients de connaître et d'acclamer un grand 
homme sorti du milieu d'eux; et il est peu probable 
que les plus bruyants témoignages de l'enthousiasme 
public qu'il avait reçus à Paris ou ailleurs, l'aient 
ému plus doucement que l'admiration hère de ses 
compatriotes. Les poètes en tous genres et en diverses 
langues s'évertuèrent à lui décerner des éloges dignes 
de lui; des amateurs donnèrent des représentations 
théâtrales en son honneur; autorités et simples 
citoyens, tout le monde rivalisa à qui le fêterait le 
mieux ; enfin son buste fut placé dans la grande salle 
de la mairie, en attendant qu'on y vît son portrait en 
pied, suivant une délibération prise au lendemain du 
jour où il fut nommé prince d'Esling : la petite patrie 
n'était pas moins reconnaissanle que la grande en- 
vers le héros qui l'avait si bien servie et tant de fois 
honorée. 

Au lendemain de Marengo. Masséna fut mis à la 
tête de l'armée d'Italie; mais, peu de temps après, le 
premier consul qui, si invraisemblable que le fait pa- 
raisse, ne s'était montré qu'à demi satisfait de ses 
services lors du siège de Gênes, le remplaça dans son 
commandement par le général Brune. Il est vrai que 
Masséna, tout ami personnel qu'il fût de Bonaparte, 
avait vivement désapprouvé le coup d'Etat du dix- 
huit brumaire ; il se montra du reste conséquent avec 
lui-même, sous le Consulat, en remplissant avec une 
indépendance singulière son mandat de député, no- 
tamment lors du procès du général Moreau. Cepen- 



SOLDATS ET MARINS 



25 



dant et bien qu'il fût, au fond, un républicain fidèle, 
il n'était point préparé à faire figure d'homme poli- 
tique : il n'était bien à sa place qu'à la tête de ses 
troupes, en face de l'ennemi en armes. D'ailleurs sa 
carrière de soldat était loin encore d'être terminée. 

Devenu maréchal de France dès l'avènement de 
l'Empire, il fut chargé pendant la campagne d'Au- 
triche, en 1805, du commandement de l'armée d'Italie 
et fut opposé à l'archiduc Charles qu'il avait eu pour 
adversaire en Suisse, quelque temps avant la bataille 
de Zurich. Il battit à diverses reprises cet habile 
homme de guerre, dont les forces étaient, pourtant 
doubles des siennes, et il l'empêcha de rejoindre l'ar- 
mée de François-Joseph et l'année russe alors aux 
prises avec Napoléon, contribuant ainsi à la victoire 
décisive d'Austerlilz de la même manière qu'il avait 
contribué à celle de Marengo. 

L'année suivante, nousle trouvons au sud de l'Ita- 
lie, devant Gaète, place réputée imprenable, qu'il 
force à capituler, après avoir conquis le royaume de 
Naples pour le compte de Joseph Bonaparte, frère de 
l'empereur. La nouvelle d'un succès si rapide devant 
la forteresse de Gaète parut tellement invraisem- 
blable aux Napolitains qu'ils n'en purent croire leurs 
oreilles et que nombre d'entre eux firent le voyage 
tout exprès pour s'assurer par leurs propres yeux de 
la réalité du miracle. Mais Masséna avait hâte de 
faire de nouveau son apparition sur des champs de 
bataille plus dignes de lui. L'empereur lui donna 
cette satisfaction en lui confiant l'aile droite de la 
grande armée pendant la campagne de Pologne, 
en 1807 : il sut remplir, dans ce poste, une double 
mission, contenir les Autrichiens, disposés à l'ofl'en- 

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ALPES-MARITIMES 



sive, et repousser les Russes, notamment aux jour- 
nées de Pultitsk et iïOslrolemka. 

Essling. — Au moment d'entreprendre en 1809, la 
seconde campagne contre l'Autriche, Napoléon, qui 
venait de désigner Masséna pour commander l'armée 
d'Espagne, se ravisatoutàcoupet trouva'plus opportun 
de garder avec lui le premier de ses généraux : bien 
lui en prit, car jamais Masséna ne lui fut d'un plus 
utile secoursqu'ù Essling et à IVagram.Vn propos de 
l'archiduc Charles, qui commandait la grande armée 
autrichienne, justifia dès le début la prévoyance de 
Napoléon. Masséna, dans une partie de chasse, avait 
eu, l'année précédente, l'œil crevé par un grain de 
plomb; et l'on aimait depuis lors, chez nos ennemis, 
à se le représenter sous les traits d'un invalide : aussi 
le désapointement de l'archiduc fut-il grand, lors- 
qu'il apprit qu'il allait se retrouver face à face avec le 
vainqueur de Zurich : « Voilà encore ce diable de 
Masséna! dit-il avec mauvaise humeur; j'espérais en 
être délivré par son coup de fusil dans l'œil. » Mais, 
pour être devenu borgne comme Annibal, Masséna 
n'avait rien perdu de sa clairvoyance ni de son intré- 
pidité. 

Les deux plus grandes affaires de cette rude cam- 
pagne furent celles d'Essling et de Wagram : nous 
négligerons les sept ou huit autres batailles anté- . 
rieures ou postérieures à celles-là, bien que Masséna . 
y ait déployé des talents et une énergie qui eussent 
suffi à illustrer un autre général. 

Pour qui la bataille d'Essling a-t-elleété une défaite 
ou une victoire? Rarement rencontre si meurtrière 
eut un lendemain si indécis : toutefois le voyageur 
qui parcourt le champ de bataille d'Essling-Aspera 



SOLDATS ET .MARINS 



voit un superbe lion élevé par les Autrichiens en 
l'honneur de l'archiduc Charles, pour al tester le 
triomphe de celui-ci sur les nôtres. Vainqueurs ou 
vaincus, les Autrichiens ont le droit d'être fiers au 
même titre que les Français de cette journée qui, elle 
aussi, justifie à merveille le mot de Montaigne qu' « il 
est des défaites glorieuses à l'envi des victoires. » Si 
cependant elle n'aboutit pas à une épouvantable dé- 
sastre pour l'armée française, cela tint à l'héroïsme 
des deux maréchaux Lannes et Masséna, puis de Mas- 
séna tout seul, lorsque Lannes, mis hors de combat, 
lui eût laissé toute la responsabilité du commande- 
ment. 

Pressé de frapper un grand coup après la prise de 
Vienne, Napoléon avait résolu de faire passer le 
Danube à son armée, au-dessous de cette ville, en 
s'aidant de l'île Lôbau et sur des ponts improvisés, 
sans considérer qu'on était à la fin de mai, époque où 
le ileuve a des crues soudaines, occasionnées par la 
fonte des neiges de son bassin supérieur. Trente- 
mille hommes seulement étaient parvenus sur la 
rive gauche du Ileuve, lorsque l'archiduc Charles eut 
l'art de rompre le pont derrière eux avec des brûlots, 
des arbres et des bateaux lourdement chargés que le 
courant rapide entraînait, puis fondit tout à coup sur 
les deux abandonnés, Lannes et Masséna, avec 
soixante quinze mille hommes appuyés par trois cents 
bouches à feu. 

Ce fut une effroyable tuerie; le village d'Aspern fut 
pris ou repris quatre fois, celui d'Essling huit fois. 
La nuit venue, Masséna n'avait plus ni vivres, ni 
munitions à fournir à ses hommes, qui pendant toute 
la journée du lendemain durent se défendre à la 









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ALPES-MARITIMES 



baïonnette. Ils tinrent tête cependant à l'ennemi et 
lassèrent son courage ; la seconde nuit, les communi- 
cations furent rétablies, « Masséna ramena son 
monde dans Lobau, et fut justement nommé prince 
d'Essling »(Michelet). 

La veille de la bataille de Wagrani, Masséna, au 
cours d'une reconnaissance effectuée en compagnie 
de Napoléon, avait fait une chute de cheval dont il 
souffrait lellement qu'il dut, pour prendre part à 
l'action et diriger ses troupes, monter dans une 
calèche avec son médecin occupé de moment en 
moment à renouveler le pansement du maréchal, 
sous l'œil de l'ennemi et sous la pluie des projectiles. 
En effet, comme le raconte clans ses Mémoires le géné- 
ral de Marbot, qui était alors aide de camp de Masséna, 
« les ennemis en apercevant au milieu de la bataille 
cette voiture attelée de quatre chevaux blancs, com- 
prirent Qu'elle ne pouvait être occupée que par un 
personnage fort important; il dirigèrent donc sur 
elle une grêle de boulets. Le maréchal et ceux qui 
l'entouraient coururent les plus grands dangers; 
nous étions entourés de morts de et mourants. » Mais 
nul péril de mort n'était de nature à déconcerter le 
sang-froid de Masséna. Ainsi que Napoléon l'écrivait 
à Sainte-Hélène, « le bruit du canon lui éclaircis- 
sait les idées, lui donnait de l'esprit, de la pénétra- 
tion et de la gaieté. » Suivant l'historien Lanfrey, 
« jamais il ne parut plus grand qu'à Wagrani devant 
le danger; jamais acclamations plus enthousiastes 
n'ont salué son nom glorieux. » 

De 1810 à 1817. — L'année suivante, Mas- 
séna n'accepta qu'à contre-cœur le commandement de 
l'armée du Portugal : il pressentait que cette malheu- 



SOLDATS ET MARINS 



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reuse guerre d'Espagne et de Portugal, la grande 
faute du règne de Napoléon, lui rapporterait plus de 
fatigues que de gloire, et il craignait d'y compro- 
mettre sa réputation de capitaine invincible. Il céda 
pourtant aux instances et aux flatteries de Napoléon. 
Mais ses pressentiments ne l'avaient qu'à demi trompé. 
Il n'eut pas seulement à lutter à la tête d'une armée 
insuffisante en nombre et mal approvisionnée contre 
le premier des généraux anglais, le futur vainqueur 
de Waterloo, Wellington, mais contre un pays 
révolté et, de plus, systématiquement ravagé par 
l'ennemi, mais surtout contre le pire des obstacles, 
le mauvais vouloir, l'indocilité môme de ses lieute- 
nants, le maréchal Ney, Junot et le maréchal Bessières. 
Néanmoins les débuts de sa campagne firent recon- 
naître aux ennemis dans quelles mains avait passé le 
commandement de l'armée française : par la vigueur 
de son offensive, Masséna contraignit Wellington à 
battre en retraite jusqu'à Lisbonne. Mais il fut tout 
à coup arrêté devant les lignes de Torrès- Vedras défen- 
dues par 600 canons, 100 redoutes et 00.000 Anglo- 
Portugais. Ne pouvant, sans matériel de siège, enle- 
ver de telles positions, il tint du moins l'ennemi en 
échec pendant six mois, attendant des renforts et des 
munitions qui ne vinrent pas; puis il dut se résoudre 
à regagner l'Espagne, après avoir opéré un mouve- 
ment rétrograde qui était un chef-d'œuvre de straté- 
gie et qui excita l'admiration de Wellington lui-même. 
Quelque temps après, il infligeait à celui-ci, devant 
Fuentès cTOhoro, un échec qui eût pu être une défaite 
décisive, si Masséna eût été mieux secondé par ses 
lieutenants. 

Le prince d'Essling rentrait peu après eu France, et, 






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ALPES-MARITIMES 












à la suite de perfides dénonciations, tombait dans une 
sorte de disgrâce. L'empereur n'utilisa point ses ser- 
vices dans les campagnes qui suivirent, se contentant 
le charger du commandement de Marseille où la pre- 
mière Restauration le trouva et le laissa tout d'abord. 
Mais après les Cent jours et Waterloo, la réaction, 
devenue plus violente contre les hommes de la Révo- 
lution, le poursuivit de ses attaques et de ses calom- 
nies. On lui fit un crime de son refus de juger le ma- 
réchal i\ey qui avait été son ennemi personnel. Les 
anciens émigrés ne pouvaient pardonner à l'homme 
qui avait infligé de si terribles défaites à la coalition! 
Sous le coup des injustices de l'opinion et sous le poids 
de son chagrin patriotique, la santé de Masséna s'al- 
téra, et, comme on lui conseillait d'aller chercher la 
guérison et le repos sous un ciel plus clément : « J'ai 
bien acquis, répondit-il, le droit de mourir dans 
notre chère France. » Le 4 avril 1817, le héros 
niçois, âgé de cinquante-neuf ans, s'éteignait à Paris, 
laissant un nom impérissable dans les annales mili- 
taires de la France. 



François-Dominique Rusca (1739-1814). 

Rusca, né à la Briga, dans l'ancien comté de Nice, 
après avoir fait de bonnes études à Turin, exerçait la 
médecine à Monaco, quand éclata la Révolution 
française dont il devint aussitôt l'adepte convaincu. 
A peine les troupes françaises eurent-elles fait leur 
apparition à Nice, qu'il s'y rendit dans son impa- 
tience de collaborer avec elles à l'affranchissement du 
pays, Mais la réaction momentanée qui suivit, lui fit 
expier son zèle révolutionnaire par le bannissement 
et la confiscation de ses biens. Il pouvait, heureuse- 



SOLDATS ET MAIUNS 



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ment, trouver un refuge auprès du quartier général 
français, qui, d'ailleurs, après la reprise de Toulon 
sur la Hotte anglaise, méditait une offensive vigou- 
reuse contre le Piémont. Ce fut l'origine de la for- 
tune militaire de Rusca. Sa connaissance parfaite 
des lieux, des chemins et des passages, lui permit 
de rendre d'utiles services au corps expéditionnaire, 
qui enleva, grâce à lui et à Masséna, la forteresse de 
Saorge; un homme si intelligent et si décidé ne 
parut point indigne des fonctions d'ddjudant-général 
— c'est-à-dire colonel d'étal-major, — (1794); il 
devait d'ailleurs amplement justifier la confiance qu'il 
avait inspirée tout d'abord. 

L'année suivante, nous le trouvons dans les 
Pyrénées Orientales, puis dans l'Etat de Gênes; et sa 
brillante conduite au combat de Loano où il emporte 
successivement à la tète de ses hommes et au pas de 
charge cinq positions retranchées et défendues par 
du canon, lui vaut le grade de général de brigade qui 
lui est conféré sur le champ de bataille (1795). Or, il 
ne mettra qu'un an pour être promu général de 
division, à la suite d'une grave blessure qu'il reçoit 
à l'affaire de Solo où il soutient avec une demi-bri- 
gade le choc de presque toute une- armée autri- 
chienne : dans l'intervalle, le général en chef Bona- 
parte a déjà été à même d'apprécier son intrépidité à 
Dago et au pont de Lodi que Rusca a eu l'honneur 
de passer le premier sous le feu de l'ennemi. En 1798, 
il concourt à la prise de A'aples sous les ordres de 
Championne!, et, en 1799,.ilest de nouveau blessé 
grièvement à la sanglante bataille de Trebùia, où les 
Français, commandés par Macdonahl, luttent pendant 
trois jours contre des forces supérieures et sont enfin 



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ALPES-MARITIMES 



forcés de battre en retraite devant les renforts que 
reçoit leur adversaire Souvarow : Rusca, hors d'état 
de les suivre, se voit retenu prisonnier et ne doit 
recouvrer la liberté qu'après la victoire réparatrice 
de Marengo, 1800. 

Ce fut pour lui le commencement d'une assez 
longue période d'inaction : il ne devait plus revoir la 
fumée d'un champ de bataille avant 1809. Il sembla 
d'ailleurs un moment, en 1802, que l'Europe lassée 
de dix ans de guerre entrait dans une ère plus tran- 
quille et que les généraux des grandes luttes de la 
République allaienttrouver dans des fonctions séden- 
taires un repos noblement acheté. Rusca fut envoyé 
par le premier consul Ronaparte à Porto Ferrajo, 
avec le titre de commandant militaire de l'île d'Elbe 
dont il était chargé, au préalable, de prendre posses- 
sion au nom de la France. R s'y fit aimer et s'attacha 
à y faire aimer le nom français; mais il ne put 
échapper à un conflit d'attributions avec le com- 
missaire civil du gouvernement, Riot, dont il eut 
raison, puisqu'il obtint son rappel ; ce ne fut toutefois 
qu'une victoire de courte durée, car il se vit lui-même 
relevé de ses fonctions en 1805, et Napoléon lui tint 
rigueur pendant quatre ans : Rusca ne prit aucune 
part aux campagnes d'Austerlitz contre les Autri- 
chiens (1805), d'Iéna contre les Prussiens (1806), 
d'Eylau et de Friedland contre les Russes (1807), de 
Portugal et d'Espagne (1807, 1808, 1809). Mais lors 
de la seconde campagne contre l'Autriche (1809), 
Napoléon le mit à la disposition de son beau-fils, 
le vice-roi Eugène Reauharnais qui commandait 
l'armée d'Italie. 

On sait que les débuts de ce général en chef impro- 



SOLDATS ET MARINS 



33 



visé ne furent pas heureux et qu'attaqué par l'archi- 
duc Jean d'Autriche, il fut d'abord battu à Pordenone 
et surtout dans la journée désastreuse de Sacile : il 
dut se replier sur Vérone, où Rusca, qui commandait 
une division destinée à tenir en respect le Tyrol 
insurgé, le rejoignit, pour être chargé ensuite de la 
défense du haut Adige, lorsque Eugène, reprenant 
l'offensive, se fut mis à la poursuite de l'archiduc 
Jean forcé de battre en retraite par la nouvelle des 
succès de Napoléon sur le haut Danube. 

Le S juin au matin, Rusca apprit qu'à la tèle de 
forces imposantes, le marquis de Chasteler, émigré 
belge au service de l'Autriche, prenait ses mesures 
pour l'attaquer : il résolut de le prévenir et, dès le 
lendemain, il le délogeait de ses positions, du côté de 
Villach, le culbutait, lui faisant six cents prisonniers 
et contraignant à une retraite précipitée un générai 
à qui Napoléon faisait l'honneur de le considérer 
comme un adversaire dangereux. 

Un mois plus tard la paix était signée. Après cette 
campagne où il avait soutenu sa vieille réputation, 
Rusca, dont les blessures anciennes ou nouvelles 
n'étaient point guéries, sollicita sa mise à la retraite. 
Mais l'Empereur, revenu à de meilleurs sentiments 
envers un général éprouvé, ne voulut pas renoncer 
définitivement à ses services. Il le mit simplement en 
congé illimité, et, quatre ans plus tard, à la fin 
de 1813, après les grands revers de Russie et d'Alle- 
magne, ne s'étonna point de le voir accourir sponta- 
nément pour prendre part à la défense du sol national 
envahi. 11 s'empressa de lui confier la place de 
Soissons, position stratégique importante mais que 
ne couvrait aucun ouvrage défensif. 



34 



ALPES-MAlilTIMES 



Rusca, qui ne disposait que de faibles ressources, 
s'évertua néanmoins à mettre Soissons en état de 
défense et s'apprêta à tenir tète au général russe 
Winzingerode qui menaçait la pince. Sommé de se 
rendre, Rusca rejeta bien loin les propositions de 
l'ennemi, jura de résister jusqu'à la mort et tint 
parole. Les Russes ouvrirent aussitôt le feu et la 
place y répondit de son mieux. Le 1.4 février 1814, 
les colonnes d'infanterie de Winzingerode, fortes de 
douze mille hommes et appuyées par vingt bouches 
à feu, descendirent des hauteurs voisines sur Soissons 
et une lutte acharnée s'engagea. Rusca prit position 
à la porte de Laon où l'action était la plus ardente et 
îe péril le plus prochain, — soutenant de ses exhor- 
tations et de son exemple le courage des assiégés : le 
général vieilli par les infirmités était toujours, par le 
cœur, le jeune héros du pont de Lodi. Tout à coup il 
tomba frappé d'un biscaïen. Il expira, une heure 
après, sans avoir vu du moins la ville prise et livrée 
au pillage, son empereur réduit à la royauté dérisoire 
de Porlo-Ferrajo où lui-même avait commandé jadis, 
et le triomphe de la contre-révolution avec laquelle 
il avait eu affaire au début de sa carrière. Comme le 
légendaire la Tour d'Auvergne, il était mort au champ 
d'honneur. 

Fteille (Honoré-Charles-Marie-Josepb) (1775-1860). 

La petite place forte d'Antibes, sans valeur straté- 
gique aujourd'hui, autrefois sentinelle avancée de 
notre littoral méditerranéen, a vu naître dans ses 
murs bien plus de vocations militaires que bon nom- 
bre de grandes villes : le plus illustre des officiers 
généraux sortis de ses murs est le maréchal Reille, qui 



SOLDATS ET MARINS 



35 



débuta à dix-sept ans, comme engagé volontaire au 
1 er bataillon du Var, à peu près au moment où Mas- 
séna était nommé à l'élection commandant du 
2 e bataillon des mêmes volontaires du Var. L'exemple 
de Masséna reprenant du service après s'être 




marié et avoir séjourné assez longtemps à Antibes, 
n'a pas dû être étranger à la détermination du vaillant 
jeune homme, qui ne tarda pas du moins à être 
connu de lui puisque dès 1793 nous le voyons attache 
à son état-major en qualité d'aide de camp. 
Dans l'intervalle, le lieutenant Reille avait déjà 



36 



ALPES-MARITIMES 



fait campagne en Belgique. Dans ses nouvelles fonc- 
tions, il suivit Masséna devant Toulon où il put faire 
la connaissance du capitaine Bonaparte, puis en Italie 
où il prit part à tous les faits d'armes par lesquels 
le héros niçois commençait à immortaliser son nom. 
Mais s'il était digne de figurer aux côtés de Masséna, 
il était moins heureux au feu que l'intrépide général 
qui, par un singulier privilège, ne reçut jamais la 
moindre égratignure sur aucun champ de bataille, 
alors même que son état-major était décimé autour de 
lui et qui ne dut la perte d'un œil qu'à un accident de 
chasse. Reille, au contraire, à la fin de la première cam- 
pagne d'Italie, avait déjà été blessé plusieurs fois. Il 
avait donc payé de son sang le titre d'adjudant général 
(colonel d'état-major) qu'il portait en 1799, lorsqu'à 
la journée de Zurich il fut appelé à remplacer, au fort 
de l'action, Oudinot, son général, qui venait d'être 
mis hors de combat. 

De Zurich il était naturel qu'il suivît encore Mas- 
séna à Gènes : toutefois il n'entra dans la place 
qu'après s'être acquitté d'une mission délicate, celle de 
reconnaître toutes les positions occupées par l'armée 
française qui défendait la Ligurie de concert avec 
l'armée enfermée^dans Gênes; et il lui fallut pour 
rendre compte à Masséna de cette mission, se glisser 
hardiment sous les boulets des croiseurs anglais qui 
investissaient le port. Trois ans plus tard, en 1803, il 
est général de brigade. En 1805, chargé du comman- 
dement en second des troupes embarquées sur la 
flotte de l'amiral Villeneuve, il trouve moyen, après 
le désastre naval de Trafalgar, d'échapper aux Anglais 
pour venir prendre son rang dans la grande armée à la 
veille à'Austerlitz. L'année suivante, 1806, il figure 



SOLDATS ET MARINS 



avec honneur 
siens. 



à la bataille à'Iéna contre les Prus- 



Après Pultu.sk, 1807, 



ître 



il se rencon 
même champ de bataille que Masséna, il devient 
général de division et chef d'état-major du maréchal 
Lannes; en cette qualité il déploie à Ostrolenska, une 
telle vigueur et un tel sang-froid à refouler l'élan des 
colonnes russes qui l'assaillent, que Napoléon s'em- 
presse de le prendre pour aide de camp, ce qui lui 
permet de se signaler encore dans la sanglante jour- 
née de Friedland. 

Envoyé en Espagne il remporte comme en courant 
deux brillants succès, puis rappelé sur le Danube, 
paye de sa personne à Wagram,\>u\s, renvoyé de nou- 
veau en Espagne, y soutient sa réputation dans une 
suite d'affaires heureuses ; quand enfin la fortune 
nous y devient décidément contraire, il dispute pied 
à pied les passages des Pyrénées et assiste à tous les 
combats livrés aux Anglais parle maréchal Soult. Il a 
la joie et l'honneur de contribuer, au moment même 
où le Sénat impérial proclamait, la déchéance del'em- 
pereur, à la dernière victoire de nos armes, le 10 
avril 1814, à cette hataille de Toulouse où 2^,000 
Français repoussèrent le choc de 100.000 Anglais 
Portugais et Espagnols, et leur mirent 18.000 hom- 
mes hors de combat. 

La politique, à cette époque, réservait d'étranges 
épreuves aux anciens compagnons d'armes de Napo- 
léon; mais la politique n'est point l'a (Taire des soldats, 
et il n'y a pas lieu de leur demander compte de leur 
adhésion à des gouvernements que le patriotisme leur 
interdisait de combattre au prix d'une guerre civile. 
Comme Masséna, Reille conserva sa situation mili- 



38 



ALPES-MARITIMES 






taire sous la première Restauration; il fut même 
nommé par elle inspecteur général d'infanterie. C'est 
à ce moment qu'il réalisa un rêve formé sans doute 
depuis longtemps, celui d'entrer dans la famille du 
grand homme de guerre auquel il était si fortement 
attaché depuis sa jeunesse: Reille devint le gendre 
de Masséna. 

Pendant les Cent jours, il répondit à l'appel de 
Napoléon ; il accepta un siège à la Chambre des pairs 
et un commandement à l'aimée qui devait jeter un 
dernier défi au destin, sur le champ de bataille de 
Waterloo. Reille fut un des héros de cette journée et 
des combats préliminaires où la fortune de la France 
parut hésiter encore avant la grande catastrophe 
finale. Après la défaite, il ramena ses troupes sur 
Paris, puis derrière la Loire, et fut ainsi l'un de ceux 
que l'aveugle passion politique dénommait alors les 
brigands delà Loire: c'étaient pourtant les fiers débris 
des plus glorieuses et intrépides armées qui furent 
jamais ! 

En 1819, la Restauration rendit à Reille son siège 
de la Chambre des pairs. Ce n'était pas toutefois qu'il 
eût manqué de courage civil au moment de la plus 
furieuse réaction contre les héros de la Révolution et 
de l'Empire. Nous savons à quelles attaques l'illustre 
Masséna s'était vu en butte. « A son décès, lisons- 
nous dans les Mémoires du général de Marbot, le gou- 
vernement ne lui ayant pas encore envoyé le nouveau 
bâton de commandement qu'il est d'usage de placer 
sur le cercueil des maréchaux, le général Reille, 
gendre de Masséna, fit réclamer cet insigne auprès 
du général Clarke, duc de Feltre, ministre de la 
guerre; mais celni-ci, devenu légitimiste des plus for- 



SOLDATS ET MARINS 



3!) 



cenés, n'ayant pas répondu à cette juste demande, 
le général Reille, par un acte de courage fort rare à 
cette époque, fit savoir a la Cour que, si le bâton de 
maréchal n'était pas envoyé au moment des obsèques 
de son beau-père, il placerait ostensiblement sur le 
cercueil celui que l'Empereur avait donné jadis à 
Masséna; alors le gouvernement se décida à faire re- 
mettre cet insisme. » 

En 1847, le gouvernement de Louis-Philippe se fit 
honneur en conférant le grade de maréchal de France 
au survivant de tant de campagnes, qui avait quitté 
Antihes cinquante-cinq ans auparavant, comme sim- 
ple soldat. Reille mourut en 1800, à Paris, au mo- 
menl où Nice, la patrie de Masséna, redevenait terre 
française. 

Garibaldi (Joseph), (1807-1882). 

La ville de Nice, qui a vu naître Garibaldi, lui a 
élevé sur la place publique qui portait déjà son nom 
et dans l'axe du pont Garibaldi, une statue monu- 
mentale dont l'inauguration a donné lieu, le 4 octo- 
bre 1891, à une fête singulièrement solennelle et 
touchante. Un des côtés du piédestal de celte statue 
offre l'image en bronze de la France et de l'Italie 
veillant sur- le berceau de Garibaldi : rien ne symbo- 
lise mieux; le caractère de cette fête, d'un patriotisme 
élevé, qui a réuni autour du beau monument une 
élite de citoyens des deux pays, confondus dans le 
même hommage envers une illustre mémoire. Gari- 
baldi est sans doute avant tout un grand Italien, mais 
il était né Français, — puisque Nice appartenait à la 
France en 1807, — et il s'en souvint au temps de ses 
malheurs, alors que l'Europe entière assistait, impas- 



ALPES-MARITIMES 



sible ou satisfaite, à notre écrasement immérité. Alors 
comme toujours, Garibaldi fut du parti du droit et de 
l'indépendance des peuples. Il mit sa vaillante épée 
au service des vaincus, protestant par avance contre 
la victoire de la barbarie qui, au mépris de la civili- 




sation moderne et de toute justice, allait traiter en 
bétail que l'on confisque les fières et généreusesjpo- 
pulations de l'Alsace et de la Lorraine. 

« Les actes politiques de Garibaldi, — a dit une 
voix autorisée, lors de l'inauguration de sa statue, — 
peuvent être diversement appréciés ; mais ce que nul 
ne pourra s'empêcher de reconnaître et d'admirer, 



SOLDATS ET MARINS 



41 



c'est son ardent patriotisme, sa vaillance indomptable, 
son amour de l'humanité,- et, comme rayonnant au- 
dessus de ses grandes vertus, son admirable désinté- 
ressement digne des temps héroïques. » 

Comme les croisés du moyen âge, Garibaldi a été le 
soldat d'une idée, d'un principe, qu'il a suivi toute sa 
vie durant, sans une défaillance, sans une hésitation : 
il a voulu l'indépendance et l'unité de l'Italie, et bien 
qu'il n'ait jamais commandé à do grandes armées, il a 
pu atteindre son but, en communiquant autour de lui 
l'enthousiasme dont son grand conir était rempli. 
Avec mille hommes il lui arriva unfjourde conquérir 
tout un royaume, tant ce que l'Italie libérale comptait 
d'âmes généreuses conspirait avec le libérateur! 

Il fut proscrit à diverses reprises, plusieurs fois 
vaincu, jamais il ne connut le découragement; et il ne 
se reposa qu'après la victoire définitive, non pour 
jouir des honneurs publics que son gouvernement lui 
offrait; mais pour achever modestement sa vie dans 
sa petite propriété de l'île de Caprera. 

En 1870. les quelques milliers d'hommes de Gari- 
baldi accourus au secours de la France, pour vail- 
lants et savamment commandés qu'ils fussent, 
ne pouvaient changer une situation désespérée : ils 
nous aidèrent du moin-; à sauver notre honneur, con- 
dition indispensable de notre futur relèvement. Le 
souvenir de la défense héroïque de Dijon par les ga- 
ribaldiens est un de ceux que les Français reconnais- 
sants se plaisent à évoquer. Dijon ne tardera pas à 
avoir aussi sa statue de Garibaldi. 

On ne saurait en vouloir à Sârjbasfdi d'avoir, re- 
gretté en 1860 que Nice, sa vil le «ratage jlful annexée à 
la France : il aurait préféré que ccvGjï. joyau devuitfl'un 



M 



ALPES-MARITIMES 









des ornements de la jeune Italie., son ouvrage! Mais, 
ses concitoyens en ayant décidé autrement, il était 
trop loyal pour nourrir des arrière-pensées de 
revendication violente ou déguisée. Ce fut avec un 
absolu désintéressement qu'il combattit pour nous 
en 1870, et les quatre départements qui l'élirent dé- 
puté à l'Assemblée nationale firent acte non seule- 
ment de gratitude, mais d'intelligent patriotisme. 
Pourquoi fallut -il que la passion politique empochât 
cette assemblée de comprendre quels titres avait Gari- 
baldi à être proclamé solennellement citoyen d'hon- 
neur de la République française? 

Bavastro (Joseph), (1760-1833). 

Le corsaire Bavastro est certainement l'une des 
plus originales figures de l'histoire locale : il est le 
Jean Bart niçois de même que l'héroïque Ségurane 
est la Jeanne Hachette niçoise. Seulement, c'est au 
service de la France que son héroïsme se déploya, 
comme celui de son ami personnel, le glorieux 
Masséna. 

Comme Masséna, à peine adolescent, il s'embarqua 
clandestinement et sans l'aveu des siens : ce fut sur 
une belle frégate française qu'il apprit le métier (4e 
marin. Rentré à Nice après deux ans, il essaie, pour 
varier, de l'état/ militaire, s'en lasse, se marie en 
1782 pour se rembarquer au lendemain de ses noces, 
tente la fortune du cabotage et, entre temps, coule 
des galères barbaresques qui infestaient encore la 
Méditerranée à la fin du dernier siècle. C'est ainsi 
que sa vocation de corsaire pour la bonne cause s'af- 
firma avec éclat. 

La générosité de Bavastro était égale à sa bravoure 



SOLDATS ET MARINS 



4 3 



et aussi, avouons-le, à son ignorance, car il n'était 
pas moins illettré que Jean Bart. Pendant la Terreur 
il assuma un rôle honorable, mais périlleux, en se 
constituant, sous couleur de négoce, le sauveur des 
familles marseillaises suspectes, qui savaient trouver 
un refuge à son bord pour gagner l'étranger; il est 
vrai que c'était un sauvetage lucratif. Mais plus tard 
ce fut avec un entier désintéressement qu'il collabora 
à l'armement des navires que devait fournir le port 
de Gènes pour transporter en Egypte l'armée du 
général Bonaparte. Quand le patriotisme était en jeu 
aucun sacrifice ne coûtait à Bavastro. 

Mais la plus belle page de sa vie est écrite dans 
les annales du fameux siège de Gènes, en 1800. 
Enfermé dans cette place, avec son compatriote, le 
général en chef Masséna, l'armateur niçois, riche 
avant le siège et possédant, en plus, des magasins 
abondamment pourvus de vivres, dédaigna si bien 
de spéculer au détriment du trésor de l'armée fran- 
çaise, que le jour où la ville dut ouvrir ses portes aux 
ennemis, il était, ou peu s'en faut, un homme 
ruiné. En revanche, il s'était couvert d'honneur dans 
maintes circonstances, en défiant le canon de la Hotte 
anglaise pour s'acquitter des périlleuses missions 
dont le chargeait la confiance de Masséna. Une fois, 
entre autres, il fut envoyé, en compagnie du général 
Oudinot, auprès du général Suchet dont la petite 
armée occupait un point éloigné de la rivière de 
Gênes. Les Anglais, fort bien renseignés par leurs 
espions, avaient pris les précautions d'usage en pareil 
cas pour empêcher toute embarcation de forcer le 
blocus de leur flotte. Ce fut donc à travers une triple 
ligne d'cmbossage, que Bavastro, monté sur un 



44 



ALPES-MARITIMES 



bateau léger avec un équipage de son choix, se glissa 
furtivement de nuit, par un prodige d'adresse que des 
marins peuvent seuls apprécier, mais non sans 
essuyer, au point du jour, l'aubade formidable des 
canonniers anglais exaspérés de tant d'audace. 
Bavastro ne fit qu'en rire et gagna prestement l'atter- 
rage où campaient les soldats de Suchet, qui lui remit 
en personne des dépêches pour Masséna. 

Le plus difficile restait à faire : il fallait rentrer 
dans Gênes à la barbe des commodores avertis et 
plus que jamais sur leurs gardes. Ce ne fut qu'un 
jeu pour 1 intrépide marin de franchir, avec ses 
rameurs, la première, puis la seconde ligne d'inves- 
tissement; mais, parvenu de grand matin au beau 
milieu de la flotte britannique, il est repoussé du port 
par le vent contraire et la mer démontée, au moment 
où il voit les chaloupes ennemies s'armer pour lui 
donner la chasse et une pluie de mitraille fondre sur 
lui. Sans sourciller, il se jette délibérément à la 
côte, et, quand son esquif est brisé contre des écueils, 
le loup de mer, suspendant à son cou le message de 
Suchet, s'élance à la nage, avec Oudinot et ses 
hommes, vers le rivage où Masséna l'attend avec 
anxiété et l'accueille en triomphateur. 

« Le jour de la reddition de Gênes, raconte le 
biographe Toselli, il reprit le commandement de son 
navire, fit un appel désintéressé à quiconque voulait 
le suivre en France, et fit voile pour Nice... Par un 
acte de courtoisie du commodore Brown, Bavastro 
tenait par devers lui un sauf-conduit qui avait été 
remis au général, pour lui et sa maison. 

« Le Masséna sortit du port et passa fièrement 
sous le papillon britannique, sanstémoignagc de défé- 



SOLDATS ET MÀMNS 



45 



rence envers un Commandant de station aussi absolu 
que l'était alors un Brôwn de la marine anglaise. 
Celui-ci appelle à son bord le capitaine délinquant; 
quand il eut obéi à l'ordre du commodore, et qu'il lui 
eut présenté le sauf-conduit, signé de sa main, 
Brown le salua, et appelant à lui des officiers de son 
vaisseau : « Regardez-le bien, dit-il, un brave ennemi 
est bon à connaître et à revoir. » 

Si Bavastroavait été en mesure d'écrire ses Mémoi- 
res, il aurait eu à raconter autant d'aventures et 
d'aussi intéressantes qu'en peut offrir un roman de 
cape et d'épée. A son métier de corsaire il se ruina et 
s'enrichit alternativement pendant la durée des guer- 
res du premier Empire. Il fit contre les Anglais et 
les Espagnols des prouesses invraisemblables, fut 
chargé, malgré son ignorance, de fonctions impor- 
tantes à Nnples, en Portugal, en Espagne, grâce à 
l'amitié de Masséna; il eut même l'honneur, comme 
Jean Bart, d'être reçu à la cour de France : Napoléon 
se plut à entendre les récits de l'intrépide corsaire qui 
donnait de la tablature à ses ennemis. Il le décora et 
il eût fait davantage pour lui, si Bavastro avait su du 
moins lire et écrire. 

La chute de l'Empire et les revers do la France 
consternèrent Bavastro sans l'abattre. 11 tenta, dit - 
on, de faire évades' Napoléon de l'Ile d'Elbe, se mit 
ensuite au service du roi de Naples Murât jusqu'à sa 
mort tragique, se déroba par un voyage en Algérie 
aux inquisitions de la police, faillit être victime en 
Espagne d'assassins apostés^par une belle-mère; puis 
après un séjour malheureux en Italie, sentant qu'il 
n'était plus en sûreté dans l'Europe de la Sainte- 
Alliance, il alla offrir son concours au républicain 

3. 



46 



ALPES-MARITIMES 



Bolivar, le populaire libérateur des colonies espa- 
gnoles d'Amérique où triomphaient avec lui les prin- 
cipes de la Révolution française. Là il se signala, 
notamment au siège de la Nouvelle-Barcelone, par 
l'un de ses plus beaux faits d'armes. Avec un seul 
navire enbossé dans la baie de Barcelone, il parvint 
à désarmer la citadelle de cette place défendue par 
les Espagnols, après une canonnade terrible, mais au 
prix de la perte de son vaisseau qui coula sous lui : 
il avait déjà de l'eau jusqu'aux genoux lorsqu'il com- 
manda la dernière décharge qui fut d'un effet décisif. 
Lui-même ne se sauva que par miracle. 

Les services de Bavastro furent payés d'ingratitude 
par les compatriotes des Bolivar, qui ne devaient 
pas d'ailleurs se montrer beaucoup plus reconnais- 
sants envers le fondateur de leur indépendance. 
Découragé du don quichottisme, il quitlale sol de 
la République du Venezuela, pour trouver une terre 
plus hospitalière dans celle des Etats-Unis, à la Nou- 
velle-Orléans, ville alors de langue française, jus- 
qu'à ce que la nostalgie le ramena au pays natal. Ce 
n'est pas toutefois dans sa chère Nice que Bavastro 
devait laisser ses os. Il avait soixante-dix ans en 1830, 
lorsqu'il appritl'in jure faite par le dey d'Algerau repré- 
sentant de la France et l'imminence d'une expédition 
contre ses premiers et irréconciliables ennemis, les 
Barbaresques. 11 mit sa vieille expérience des choses 
algériennes au service du gouvernement français, fut 
accueilli avec faveur, et, après la conquête d'Alger, 
devint capitaine du port : c'était la retraite qui con- 
venait au marin patriote. Ce fut trois ans plus tard 
quil succomba aux suites d'une chute de cheval. « Il 
supporta stoïquement ia venue de la mort, dit Toselli, 



ÉCRIVAINS ET SAVANTS 



47 



mais quand il la sentit tout près de lui, il n'eut qu'un 
cri : « Ouvrez tout... la mer encore une fois ! » 



II. — ECRIVAINS ET SAVANTS 



LoiiisBellMiiddelaBellautlière 1S32-1388.) 

Né à Grasse, Louis Bellaud de la Bellaudière, poète 
provençal de grand renom en son temps, était tombé 
dans un oubli complet, lorsque de nos jours, à la 
faveur d'un retour de crédit dont jouit la muse pro- 
vençale, on s'avisa que nul au seizième siècle n'avait 
aussi bien que lui fait revivre le provençal comme 
langue littéraire. Il fut, en quelque sorte, l'héritier 
des troubadours du moyen âge, mais, par la physio- 
nomie de son talent aussi bien que par son caractère, 
c'est surtout François Villon, le trouvère parisien du 
xv° siècle, que rappelle Bellaud de la Bellaudière. 
Comme ce bambocheur de plus de génie quede déli- 
catesse morale, il mena une vie fort peu édifiante, 
que les mœurs du temps n'excusent que dans une 
certaine mesure. Comme Villon, il se moqua outra- 
geusement des bourgeois et des archers royaux, fit 
connaissance avec les geôles du temps, « fosses pro- 
fondes, si on l'en croit, où la grande humidité plie 
subitement en deux le prisonnier », mais il ne vit 
pas la potence elle-même d'aussi près que son con- 
frère. Ce fut d'ailleurs, assure-t-il, sans jugement et 
sans motif, qu'il subit sa plus longue détention, dans 
la prison de Moulins, comme les hasards de sa vie 



4 8 



ALPES-MARITIMES 



nomade l'avaient conduit dans la région en trop 
bruyante et légère compagnie. Pour se distraire de 
cette captivité de Moulins, il chanta ses amis de Pro- 
vence, ses plaisirs perdus, les bonnes lippées faites en 
commun, ou, prenant le ton de la satire, il lança, 
dit M. J. Arnoux dans son livre sur les troubadours 
et les félibres « ses traits acérés contre les magis- 
trats qui torturent les condamnés et contre les gens 
de loi » si détestés à cette époque. Remis enfin en 
liberté, c'est vers sa chère Provence qu'il prend son 
vol, mais non sans festoyer en route, à Avignon, 
à Arles, à Salon; puis il fait sa rentrée à Aix, la 
capitale de la Provence d'alors. 

« Il était à Aix, écrit un biographe, à la tête d'une 
troupe de joyeux compagnons. Il animait toutes 
leurs parties de plaisir par son entrain, ses bons 
mots, ses chansons. Ces écervelés s'appelaient 
Arquins. Bellaud se disait le père de cette troupe 
joyeuse dans laquelle on ne savait qui buvait le 
mieux, tant ils y allaient de bon cœur. » Ces Arquins 
ne pouvaient manquer d'avoir souvent maille à par- 
tir avec le guet et de figurer sur le registre d'ccrou de 
la prison d'Aix : à ce genre de vie, Bellaud, comme 
Villon, n'attrapa que la misère qu'on ne ressent pas 
moins pour la narguer en chansons. Il reçut pourtan 
sur la recommandation du célèbre poète Malherbe, 
un asile momentané dans la petite cour d'hommes de 
lettres et de savants dont s'entourait Henri dAno-ou- 
lême, commandant en Provence, qui hébergeait^ ce 
titre « quelques petits nobles besogneux » plus ou 
moins épris de belles-lettres. Après la mort d'Henri 
d'Angoulème, l'incorrigible Bellaud retomba dans sa 
vie de dissipation où il perdit la santé. Il revint à 



ECRIVAINS ET SAVANTS 



4 9 



Grasse pour y mourir, On assure qu'il devint un 
autre homme en revoyant le foyer paternel. «A l'ap- 
proche de l'heure suprême il trouva sur sa lyre des 
chants mélodieux, comme un prophète inspiré », écrit 
M.Robert Reboul, qui regrette avec raison que ces 
poétiques adieux à la vie ne nous aient pas été con- 
servés. 



.lean-Itomiuique Cassinî (1625-1712). 

C'est une petite commune de l'ancien comté de 
IS'ice, Perinaldo, qui a vu naître Cassini, « le pre- 
mier des astronomes de son temps, — dit Voltaire, 
— du moins suivant les Italiens et les Français. » 
L'historien du siècle de Louis XIV ajoute que « puis- 
que Cassini fut naturalisé en France, qu'il s'v maria, 
qu'il y eut des enfants, et qu'il est mort à Paris, on 
doit le compter au nombre des Français. » Ce n'est 
pas nous qui nous inscrirons en faux contre cette opi- 
nion de Voltaire. Mais si l'Italie est aussi fondée que 
la France à revendiquer comme sien le grand astro- 
nome qui fut longtemps professeur à Bologne et 
chargé de travaux divers en Italie avant de céder aux 
sollicitations de Colbert et de Louis XIY, jaloux de 
l'attacher à noire pays, ce qu'on ne saurait contester 
c'est que Cassini soit avant tout une illustration 
niçoise et que son nom soit de ceux que les .Niçois 
peuvent lire avec la fierté la plus légitime sur les 
murs de leur belle cité. 

« Il a immortalisé son nom, écrit encore Vol- 
taire, par sa méridienne de Sainte Pétrone à Bologne , 
elle servit à faire voir les variations de la vitesse du 
mouvement de la terre autour du soleil. On lui doit 
les premières tables des satellites de Jupiter, la con- 



m 



50 



ALPES-MARITIMES 



naissance de la rotation de Jupiter et de Mars, ou de 
la durée de leurs jours, la découverte des quatre 
satellites de Saturne. Huygens n'en avait aperçu 
qu'un ; et cette découverte fut célébrée par une mé- 
daille dans l'histoire métallique de Louis XIV. » 
— Le génie de Cassini, encouragé par les suffrages 
du monde savant et les honneurs qui lui étaient ren- 
dus, entreprit d'autres découvertes astronomiques 
plus importantes encore, mais qu'il est difficile d'ex- 
primer en langage vulgaire : bornons-nous à dire 
qu'il fut l'inventeur de la méthode qui permet de 
déterminer avec précision la distance des astres à la 
terre. C'est lui qui organisa l'Observatoire de Paris ; 
inutile d'ajouter qu'il fut une des lumières de notre 
Académie des Sciences. 

Cassini était aussi remarquable par l'aménité mo- 
deste de son caractère que par la haute portée de son 
esprit et par son infatigable activité scientifique. Sa 
vie entière ne fut qu'un long et fécond labeur, jusqu'à 
ses dernières années où il eut le malheur, commun à 
beaucoup d'astronomes, de perdre la vue par suite de 
la nature même de ses travaux. Le bon vieillard sup- 
porta cette épreuve avec une douce résignation, et il 
s'éteignit sans maladie, à l'âge de quatre-vingt-sept 
ans. 

Du vivant de Jean-Dominique Cassini, son fils 
Jacques faisait déjà partie de l'Académie des Sciences 
et de la société royale de Londres, Héritier des goûts 
scientifiques de son père, Jacques Cassini, entre autres 
ouvrages, publia des Tables astronomiques du soleil, 
de la lune, des planètes, des étoiles et des satellites ; 
il eut lui-même pour fils l'astronome César-François 
Cassini de Thury, qui appartint aussi à l'Académie 



ÉCRIVAINS ET SAVANTS 



51 



des Sciences, fut directeur de l'Observatoire de Paris 
et se recommanda par d'importants et utiles travaux. 
Enfin Jacques-Dominique, comte de Cassini, fils do 
César, fidèle aux traditions de sa famille, devint à 
son tour membre de l'Institut et directeur de l'Obser- 
vatoire. 

«flcitit-Itnyuinntl Pacliô (1794-1829). 

Pacbù, qui naquit à Aice, est un des premiers en 
date parmi les grands voyageurs français du xix° siècle ; 
c'est un des plus sérieux et des plus dignes de foi. La 
relation d'un voyage en Cyrénaïque, couronnée par 
la société de Géographie do Paris, est un chef- 
d'œuvre en son genre. « Il en est peu qu'on puisse 
lui comparer, disait de l'auteur le célèbre géographe 
Malte Brun, chargé d'apprécier son ouvrage, soit 
qu'on veuille considérer l'étendue do ses courses 
périlleuses, soit qu'on réfléchisse sur la minutieuse 
exactitude de sa manière de copier les inscriptions 
et de dessiner les monuments. » Pachô n'était pas 
seulement, en effet, un écrivain et un savant, c'était 
un dessinateur distingué en môme temps qu'un intré- 
pide voyageur. 

Après de bonnes études au collège de ïournon, où 
brilla son aptitude à apprendre les langues vivantes, 
don si nécessaire à l'explorateur, il avait rêvé de se 
faire un nom comme poète et ensuite comme peintre 
de portraits, lorsque découragé par les difficultés des 
débuts artistiques, il se laissa entraîner en Egypte 
par son humeur aventureuse ; mais ce terrain n'était 
plus assez nouveau pour satisfaire son ardente curio- 
sité. Il n'hésita pas alors à s'engager, presque seul et 
sous le costume arabe, au sein de l'ancienne Pentapole 



52 



ALPES-MARITIMES 






libyquo, dans la région septentrionale de la Cyré- 
nnïque, autrefois siège d'une florissante civilisation, 
et il y risqua maintes fois sa vie, dans l'intérêt de la 
science, parmi des tribus d'Arabes fanatiques et 
farouches. Malheureusement, il rapporta de ses fati- 
gants voyages le germe d'une maladie noire sous 
l'influence de laquelle il se donna la mort, à Paris, 
dans un accès de désespoir, à l'âge de trente-cinq 
ans. Il avait pris du moins le temps d'achever son 
grand et consciencieux ouvrage qui sauvera son nom 
de l'oubli. 



Antoine Risso (1777-1845). 

« Risso, dit le biographe Toselli, est un des hommes 
qui ont le mieux démontré la vérité du proverbe : 
nul n'est prophète dans son pays, car sa renommée 
scientifique est européenne, et c'est à peine si l'on 
s'en doute dans son pays natal. » 

Il existe cependant à Nice, où il naquit et mourut, 
une place Risso et un boulevard Risso : ses conci- 
toyens n'ont donc pas refusé au savant naturaliste 
tous les témoignages d'estime qui étaient dus à sa 
mémoire. La renommée des savants est d'habitude 
confinée dans le monde nécessairement restreint des 
académies ; il est vrai qu'elle ne perd rien de son prix, 
à n'être consacrée que par une élite! Risso fut membre 
correspondant d'une multitude de sociétés savantes 
des villes les plus diverses, entre autres de Paris, de 
Turin, de Londres, de Philadelphie, de Marseille, 
de Lyon, de Rordeaux, de Genève, de Râle, de Flo- 
rence, de Leipsick, hommage rendu autant à sa 
grande activité qu'à son mérite hautement reconnu. 
Rien ne prouve mieux combien son nom était popu- 



ÉCRIVAINS ET SAVANTS 



53 



lâire parmi les naturalistes, que ce fait qu'il a été choisi 
pour désigner certains genres soit de végétaux, soit 
de coquillages, soit d'autres êtres organisés, appelés 
désormais des rissoairrs : « C'est le passeport pour 
l'immortalité que je dois à l'illustre auteur de YAna- 
tomie comparée, » disait-il de cette façon particulière 
d'honorer le nom de Risso dont s'était avisé un autre 
savant naturaliste. 

La vie tout entière de Risso se passa dans sa ville 
natale; il trouvait une matière inépuisable, soit dans 
les montagnes voisines, soit sur les rivages, soit dans 
la mer et dans les rivières, pour ses vastes travaux 
de botanique, de conchyliologie et d'ichthyologie. 
Risso, qui fut d'abord pharmacien, — ce qui était un 
excellent emploi de ses connaissances de botaniste 
— consacra la plus grande partie de sa vie à l'ensei- 
gnement : il fut, notamment, sous le premier Empire, 
professeur de sciences physiques et d'histoire natu- 
relle au lycée de Nice; plus tard il enseigna la chimie 
médicale à l'Ecole de médecine et de pharmacie nou- 
vellement établie dans cette ville. Il a laissé à tous ceux 
qui fuient ses élèves, comme à tous ceux qu'il admit 
dans son intimité, l'impression d'un maître en qui la 
droiture du caractère égalait la hauteur de l'intelli- 
gence et la solidité du savoir. 



Adolphe nianciui (1798-1834). 

Adolphe Rlanqui, l'illustre économiste, né à Nice, 
fut le fils d'un membre de la Convention nationale, 
Jean-Domique Blanqui (1759-1832), et il eut pour 
frère le plus célèbre conspirateur révolutionnaire du 
siècle, Louis-Auguste Rlanqui. 

Jean-Dominique, originaire de Drap et avocat à 



54 



ALPES-MARITIMES 






Nice, avait été l'un des principaux artisans de la réu- 
nion du comté de Nice à la France, en 1792. Epris des 
principes de la Révolution française, il leur demeura 
fidèle toute sa vie, et il ne demeura pas moins fidèle 
à la France quand le comté de Nice eut cessé pour un 
temps de lui appartenir. Modéré à l'époque de la Ter- 
reur, il soutint la cause des Girondins, et il lui en 
coûta ce qu il a appelé une agonie de dix mois, c'est- 
à-dire une détention qui menaçait de ne prendre fin 
que par une condamnation à mort: délivré après le 
9 thermidor, il n'avait rien perdu de sa foi dans la 
liberté, et il ne s'associa à aucune mesure de réac- 
tion, soit dans la Convention nationale, soit au Conseil 
des Cinq-Cents dont il fit ensuite parti*;. Pendant la 
durée du Consulat et de l'Empire, il fut sous-préfet 
de Puget-Théniers, se donnant pour mission de faire 
aimer la France de ses concitoyens. Il mourut du 
choléra à Paris en 1832. 

A cette époque, Adolphe Blanqui était déjà une 
autorité dans le monde des économistes. Ses débuts 
avaient été modestes, malgré des succès d'étudiant, 
puisqu'il était simple répétiteur dans une institution 
de Paris, quand il fut remarqué par J.-B. Say, le 
chef de notre grande école d'économie politique. 11 
devint le principal disciple du maître et même il lui 
succéda avec éclat dans sa chaire au conservatoire des 
Arts et Métiers. C'était un esprit éminemment pra- 
tique et clairvoyant : il fut, notamment, un des pre- 
miers champions de l'enseignement industriel qui 
n'est sérieusement organisé chez nous que depuis un 
petitnombre d'années. Il voyagea dans toute l'Europe, 
chargé de missions importantes par la confiance du 
gouvernement, pour y faire des études comparatives 



ÉCK1VAINS ET SAVANTS 



S 5 



sur des questions industrielles et sociales, et ses 
courses furent singulièrement fécondes en résultats 
pour la science économique ; mais surtout il dut pro- 
céder, au nom de l'Académie des sciences morales et 
politiques, dans divers centres manufacturiers, à des 
enquêtes qui eurent un grand retentissement, grâce à 
la vigueur avec laquelle il dénonça la situation lamen- 
table faite alors à certaines catégories d'ouvriers : les 
courageux rapports de Blanqui, en troublant la quié- 
tude égoïste des gouvernants d'alors, firent coin- 
prendre la nécessité de veiller plus humainement sur 
les conditions du travail national et d'améliorer le sort 
des déshérités. Ce n'est pas le moindre de ses titres 
de gloire. 

Comme la vie de son père, celle d'Adolphe Blanqui 
présente la plus parfaite unité. Il avait hérité de lui 
le goût des études sur les finances et l'administration 
qui furent toujours la principale préoccupation de 
l'ancien conventionnel; il lui devait aussi le culte de 
la liberté qu'il voulait voir étendre aux échanges 
internationaux des produits industriels ou agricoles. 
Adolphe Blanqui fut un des fondateurs du Journal des 
Economistes, où il mit son beau talent d'exposition au 
service de la cause du libre-échange. Son ouvrage 
capital, véritable monument, est une vaste Histoire 
de l'économie politique en Europe depuis les anciens 
jusqu'à nos jours. La place de Blanqui était natu- 
rellement à l'Institut : il en fit partie dès 18:58. Il fut 
également député, pendant deux ans, de la ville de 
Bordeaux, où il était naturel que ses idées de libre- 
échangiste comptassent un grand nombre d'adhé- 
rents. 

Ce n'est pas l'unité non plus qui manque à l'exis- 



56 



ALPES-MARITIMES 









tence si agitée de Louis-Auguste Blanqui, né à Puget- 
Théniers, en 180o, mort à Paris en 1881 . Dès l'âge de 
vingt-deux ans, il était blessé dans une- émeute, et, 
depuis lors, il devait prendre part à tous les complots, 
à toutes les manifestations insurrectionnelles du parti 
révolutionnaire, lorsqu'il n'était pas hors d'état de le 
faire ; car, maintes fois condamné, il ne passa pas 
moins de vingt-cinq années de sa vie dans les prisons 
politiques On ne saurait clouter de la sincérité d'un 
homme qui a tout bravé, tout supporté, môme la 
calomnie, pour le triomphe de ses idées. Mais on ne 
peut que regretter que son dévouement à sa cause 
ait toujours revêtu le caractère de la violence et de la 
colère, et qu'il n'ait pas allié à la vigueur du talent 
un peu de la modération paternelle ou de l'esprit pra- 
tique de son frère. 

Agathe-Sophie Sassernô (1814-1860). 

Agathe-Sophie Sassernù, née à Nice et fille d'un 
ancien officier supérieur de la Grande Armée, qui 
avait été aide de camp de Masséna, mérite de figurer 
dans une galerie française bien qu'elle se plût à se 
proclamer Italienne, ne fût-ce que pour témoigner 
par la pureté de son langage, combien le français 
était familier à la société niçoise, bien avant l'an- 
nexion définitive du comté de Nice. Il serait difficile 
de trouver, parmi ses vers élégants et harmonieux, 
quelque trace de ces sortes de provincialismes dont 
ne peuvent s'affranchir, par exemple, les meilleurs 
écrivains de la Suisse romande. 

C'est bien d'ailleurs une âme italienne que celle de 
cette gracieuse demoiselle dont la poésie, au carac- 
tère élégiaque, est faite de mélancolie, de candeur 



ÉCRIVAINS ET SAVANTS 



57 



et d'enthousiasme. M" e Sasserno, digne fille d'un 
soldat, avait le cœur d'une patriote ; la grandeur de 
l'Italie émancipée était son rêve et son souci : elle 
aimait l'Italie par-dessus tout, mais elle aimait aussi 
la France, puisqu'elle recherchait l'honneur d'entre- 
tenir un commerce épistolaire avec ses grands écri- 
vains d'alors, les Chateaubriand, les Lamartine, les 
Victor Hugo. 

La vocation poétique d'Agathe-Sophio Sasserno 
s'était révélée de fort bonne heure, à l'âge précisé- 
tion où Victor Hugo était qualifié par Chateaubriand 
à'enfant sublime. Elle n'avait que quatorze ans lors- 
qu'elle composa, à l'intention de son père, une ro- 
mance du Vieux soldat. Son dernier recueil, intitulé 
Poésies françaises d'une Italienne, fut publié à Paris 
avec une préface élogieuse du grand critique Sainte- 
Beuve. La vie entière de cette aimable femme aux 
sentiments généreux fut remplie par la poésie et par 
l'étude. 



Joseph Garnier (1813-1881.) 

L'économiste Joseph Garnier naquit dans an des 
villages de la montagne les plus isolés, — puisqu'il 
n'est encore relié à aucun autre par une route carros- 
sable, — à 1.454- mètres d'altitude, àBeuil. ancienne 
résidence d'-unc assez puissante maison féodale, celle 
des Grimaldi de Beuil qui donnèrent le comté de 
Nice à la maison de Savoie. 

La vie de Joseph Garnier, qui se disait paresseux, 
sans doute parce qu'i'l ne se sentait pas ambitieux, 
fut au contraire celle du montagnard infatigable qui 
trace son sillon sans relâche, modeste, consciencieux, 
n'attendant rien que de lui-même et de l'accomplisse- 



58 



ALPES-MARITIMES 



ment du devoir. Il fut l'artisan de sa fortune, mais ne 
connut que les moyens honnêtes; le succès vint le 
trouver plus qu'il n'alla au-devant. S'il fut membre 
de l'Académie des sciences morales et plus tard séna- 
teur, il le dut au choix spontané de ses pairs ou au 
vote également spontané de ses concitoyens, qui 
s'honoraient en élisant le plus digne d'entre eux, pour 
les représenter. 

H commença ses études à Draguignan, puis les 
acheva à Paris, à l'école de commerce, où il ne 
tarda pas à devenir professeur, en attendant qu'il le 
fût à l'Ecole des ponts et chaussées. C'est dans sa 
chaire que se détermina sa vocation pour la science 
nouvelle de l'économie politique à laquelle il se voua 
pour la vie, avec une parfaite fidélité à ses premières 
convictions. Il était libre-échangiste, comme le sont 
volontiers ses concitoyens des Alpes-Maritimes, pays 
où l'on produit moins qu'on ne consomme, et il lutta, 
quarante années durant, pour le triomphe de ses idées, 
soit comme professeur, soit comme publiciste : rien 
ne put le distraire de cette tâche virile. Plein de 
conliance dans la liberté, il fut même un apôtre de la 
paix universelle, à laquelle, dans sa pensée, le libre- 
échange des produits conduisait nécessairement les 
peuples ; et, quoiqu'il parût rarement à la tribune, 
il fut, à la fui de sa carrière, une des lumières du 
Sénat républicain. « Joseph Garnier, disait au len- 
demain de sa mort l 'Economiste Français, • — qui 
avait qualité pour le juger et qui le range parmi 
les grands économistes du siècle, à côté d'Adolphe 
Blanqui, son compatriote, et des illustres maîtres de 
la même école, — a travaillé toute sa vie, et cette 
vie est un bel exemple de ce que peut une volonté 



ARTISTES 5 9 

calme et persévérante, unie à une vive intelligence 
et à une inaltérable probité. » Un de ceux qui l'ont 
le mieux connu le dépeint ainsi : « Philosophe ai- 
mable et indulgent, il avait un caractère droil, un 
cœur ferme. Il était simple, facile, profondément sin- 
cère, sympathique à la jeunesse, croyant au bien 
dans le présent et au mieux dans l'avenir. » — L'en- 
fant de lieuil fut dans toute la force du terme un ar- 
tisan du progrès et un bon citoyen. 



III. 



ARTISTES 



Ludovic Brea (xv c -xvi c siècle). 

On ne connaît pas la date de la naissance ni celle 
de la mort du peintre niçois, Ludovic Brea; mais on 
sait qu'il remplit, à Gènes, le rôle de chef d'école, de 
1483 à dol3. Seulement, de même que l'école de pein- 
ture de Gènes, n'a jamais pu rivaliser avec celles de 
Milan, de Florence, de Rome, de Venise, de Bologne, 
de Naples, son fondateur Brea ne rappelle que d'assez 
loin ses illustres contemporains,, le grand maître mi- 
lanais, Léonard de Vinci, ou le Pérugin qui forma 
Raphaël, ou Ghirlandajo qui eut Michel-Ange pour 
élève. A côté des leurs, ses peintures ont un air ar- 
chaïque; il abuse des dorures chères aux artistes by- 
zantins et on lui reproche avec fondement la séche- 
resse de son dessin. Mais ses compositions sont bien 
entendues, les tètes n'y manquent point de beauté, le 
coloris v a de la fraîcheur; toutefois ses toiles sont 



6rt 



ALPES-MARITIMES 



généralement de petite dimension : il y montre plus 
d'habileté que de puissance. 



Charles-André dit 

1765). 



Carie Vanloo (1705- 



Les Vanloo, originaires de la Hollande, forment 
une véritable dynastie de peintres : l'un d'eux, 
Jacques Vanloo. s'établit en France vers 1660 et 
appartint à l'Académie de peinture. Son fils Louis 
venait de remporter un premier prix à cette même 
Académie, lorsqu'au moment d'en être nommé mem- 
bre, il fut engagé dans une affaire d'honneur, tua en 
duel son adversaire, et dut se dérober par la fuite 
aux conséquences d'un meurtre qui ne comportait 
pas alors les circonstances atténuantes. Ce fut à Nice 
qu'il se réfugia ; il s'y maria à la fille d'un sculpteur 
de cette ville, qui lui donna deux fils, peintres l'un et 
l'autre, nés à près de vingt ans d'intervalle, le pre- 
mier, Jean-Baptiste, à Aix en Provence, le second, 
Charles-André, à Nice, le lo février 1705. C'est ce 
dernier qui est demeuré dans l'histoire le plus illustre 
des Vanloo. 

Carie Vanloo trouva dans son frère aîné un bien- 
faiteur et un maître; âgé d'à peine un an, il lui avait 
dû d'échapper à une mort tragique. C'était lors de 
bombardement de Nice par le maréchal de France 
Fitz James de Berwick, en 1706 : les parents de Carie 
croyaient l'avoir mis en sûreté dans une cave, quand 
une bombe y arriva et brisa en mille pièces le ber- 
ceau de l'enfant : fort heureusement, Jean- Baptiste, 
son frère, avait eu le temps de l'emporter avant que 
la bombe n'éclatât. Carie Vanloo, dit-on, racontait 
volontiers cette aventure pour expliquer l'antipathie 



ARTISTES 



61 



que lui inspiraient le métier des armes et les gens de 
guerre, encore qu'il ne fût pas précisément lui-même 
d'un naturel pacifique et docile. Son éducation ne fut 
pas. en elfet, un médiocre souci pour son frère, qui 
l'avait emmené à Rome et dont il désertait capricieu- 
sement l'atelier, tantôt pour entrer chez un statuaire, 




abandonnant ainsi la palette pour le ciseau, tantôt 
pour s enrôler dans une troupe d'acteurs nomades en 
quahte de décorateur. Mais un prix de dessin obtenu 
a 1 ans, comme il avait à peine dix-huit ans, et le 
pnx de peinture qu'il remporta l'année suivante,172i, 
au concours, l'éclairèrent sur sa véritable vocation et 
décidèrent de son avenir. 



6* 



ALPES-MARITIMES 



Pensionnaire du roi de France à Rome il s'y con- 
duisit en homme avisé et revenu de bonne heure de 
ses fantaisies juvéniles : il s'y concilia la faveur de la 
plus riche clientèle, la protection du célèbre cardinal 
français Melchior de Polignac et môme la bienveil- 
lance personnelle du pape. Les commandes ne tar- 
dèrent pas à lui arriver même de l'étranger, à telles 
enseignes qu'il peignit pour l'Angleterre sur la 
demande de l'ambassadeur, un tableau qui fit grand 
bruit, la Femme orientale à sa toilette. Il en vint rapi- 
dement à passer pour le premier des peintres euro- 
péens. 11 eut le très grand mérite de rompre avec 
le stvle maniéré qui avait prévalu dans l'école fran- 
çaise" avec Coypel, et auquel Watteau lui-môme avait 
sacrifié; mais il est loin, par exemple, au point de vue 
de l'originalité, de tenir la môme place que ce der- 
nier dans l'histoire des peintres célèbres. 

Pendant un séjour à Turin, il entreprit pour la 
cour une série de travaux qui excitèrent une telle 
admiration qu'à peine achevés la gravure les faisait 
connaître à l'Europe entière ; et quand, en 4 734, il ht 
sa rentrée à Paris, en compagnie de sa jeune femme, 
Christine Somis, chanteuse italienne du plus rare 
talent, ce fut pour y exercer une sorte de royauté artis- 
tique : pendant de longues années, les amateurs de 
peinture et de musique se pressèrent dans ses salons 
où ils se coudoyaient avec une élite de grands sei- 
gneurs français" et de princes étrangers. La belle voix 
deM me Vanloo-Somis retenait les Parisiens sous le 
charme de la musique italienne, pendant que l'infa- 
tigable pinceau de son mari suffisait à défrayer sans 
peine un train de maison digne d'un fermier général. 
Ce n'est pas toutefois que Carie Vanloo fût prépare 



AUTISTES 



63 



par une éducation bien aristocratique a remplir le 
rôle do prince de la mode. En dehors de l'art où il 
excellait, son ignorance (Hait extrême : il savait à 
peine lire et écrire. Si ses fréquentations avec la 
haute société romaine ou avec la cour de Turin 
avaient assoupli ses manières, cette courtoisie acquise 
n'était que superficielle et sa rudesse naturelle, pru- 
demment contenue dans ses salons, prenait sa 
revanche dans son atelier. Ainsi, d'après son con- 
temporain Diderot, il ne dédaignait pas les conseils de 
ses élèves, mais il payait quelquefois leur sincérité 
d'un souille) ou d'un coup de pied; il est vrai que, le 
premier mouvement de colère passé, il réparait son 
incartade avec une bonhomie affectueuse et corrigeait 
avec empressement le défaut signalé sur sa toile par 
celui qu'il avait rudoyé. 

Carie Yanloo, qui avait refusé les avances du roi 
Frédéric désireux de l'attirer à Berlin, fut nommé en 
1762 premier peintre du roi Louis XV : c'était un 
honneur mérité et qui fut ratifié par l'opinion 
publique. Il jouissait en effet à tel point de la faveur 
des Parisiens qu'un jour qu'il reparaissait pour la 
première fois à la Comédie-Française, après une 
maladie, toute la salle se leva et applaudit. 
Nous ne dissimulerons pas toutefois qu'on lui a re- 
proché avecraison d'abuser de son élonnante facilite. 

Un de ses ouvrages les plus connus est un tableau 
où il s'est représenté peignant sa fille, au milieu de 
la famille réunie. Cette enfant, née de deux artistes, 
était d'une nature affinée à l'excès et d'une beauté 
qui ne semblait point participer de la fange terrestre. 
Elle passait son temps à lire et à rêver. « Un jour, 
raconte M. Arsène Houssaye, plus pâle et plus triste 



64 



ALPES-MARITIMES 



encore que de coutume, elle descend à l'atelier; n'y 
voyant pas son père, elle s'asseoit dans son fauteuil, 
prend un crayon, et se met à dessiner machinalement 
sur la toile préparée. Le père l'avait suivie : il s'ap- 
proche en silence, et regarde. Ilreculed'efTroien' voyant 
la figure qu'elle venait de tracer : c'était la Mort, et 
la Mort avec ses propres traits, vaguement indiqués, 
mais bien reconnaissantes à l'œil d'un père : — 
« Enfant, lui dit-il, cachant ses larmes sous un rire 
forcé, ce n'est point par là qu'on commence; je vais 
te donner une leçon. » Il s'assied à sa place, prend 
la sanguine, et, en quelques minutes, l'odieuse figure 
est transformée : la bouche sourit, les joues rougis- 
sent, les cheveux flottent, les contours s'arrondissent; 
ce n'est plus la Mort, mais l'Amour : — « Eh bien ! 
regarde maintenant, fit le pauvre peintre; n'est-ce pas 
cela? — Aon, » répondit-elle, en penchant la tête. 
Et, comme elle devenait plus pâle, Carie la prit dans 
ses bras et l'emporta dans la chambre de sa mère, 
tandis que la jeune fille criait, tout égarée : « La 
mort! la mort! » Le délire la prit et elle mourut 
quelques jours plus tard. » 

Carie Vanloo se se remit jamais du coup que lui 
porta la mort de cette fille aimée tendrement : ni un 
séjour à .Nice où il vint chercher, dans le réveil de ses 
impressions d'enfant, une diversion à sa douleur, ni 
le travail acharné auquel il se livra ensuite pour 
s'étourdir, ne purent lui rendre le calme qu'il avait 
perdu. Ilmourut d'un coup de sang dans sa soixante 
et unième année. 



Fragonard (1732-1806). 

La ville de Grasse revendique l'honneur d'avoir 



■agonan 



que 



ARTISTES 

vu naître le peintre célèbre Honoré Fi_, 
certains biographes font cependant originaire ^de 
Paris. Elle a donné son nom à un boulevard ainsi 
qua une promenade et placé son buste à l'entrée du 
jardin public. 

Fragonard passa sa jeunesse à Paris; sa vocation 




artistique s'étant révélée de bonne heure, il y reçut 
d'abord les leçons d'un grand maître, Chardin. 
Toutefois^ le talent sain et vigoureux de celui-ci eut 
sur lui moins d'influence que l'exemple de Boucher, 
le peintre mondain, dont l'œuvre, fort remarquable 
du reste, est l'expression si exacte de la frivole et 
spirituelle société aristocratique du xvni c siècle. 
On sait que depuis Louis XIV, les jeunes peintres 

4. 



■V 



86 



ALPES-MARITIMES 



français, lauréats de l'Académie de Paris, étaient 
envoyés à Rome. « Ils y sont conduits et entretenus, 
dit Voltaire, aux frais du roi; ils y dessinent les anti- 
ques; ils étudient Raphaël et Michel-Ange ». Frago- 
narH, à la suite d'un concours, fut de ces heureux 
élèves ; mais, comme il était arrivé à Boucher, trop 
maniéré pour goûter la grandeur sévère de l'art 
classique, Fragonard, en présence des chefs-d'œuvre 
des grands maîtres italiens, éprouva plus de surprise 
que 'd'admiration : il trouvait ces peintures tristes et- 
monotones; l'énergie de Michel-Ange surtout le 
déconcertait. Cependant il rendait justice à Raphaël : 
« En voyant les beautés de Raphaël, écrit-il, j'étais 
ému jusqu'aux larmes, et le crayon me tombait des 
mains ». Il préféra, en conséquence, prendre pour 
guides des modèles d'une mo ins désespérante perfec- 
tion. 

Rentré à Paris, il ne tarda pas à devenir le peintre 
à la mode. C'est ainsi qu'entre autres nombreuses 
commandes, il fut chargé de la décoration de l'hôtel 
construit à la < haussée d'Antin par une célèbre 
danseuse, M ,,e Guimard. Il l'avait représentée elle- 
même sous les traits et avec les attributs de la muse 
de la danse, Terpsichore. « Les tableaux étaient 
encore inachevés, lisons-nous dans une page citée 
par le biographe Robert Reboul, quand elle se brouilla 
avec le peintre; elle en choisit un autre. Fragonard, 
curieux de savoir ce que devenait l'ouvrage entre 
les mains de son successeur, trouva le moyen de 
s'introduire dans la maison. Apercevant dans un coin 
une palette et des couleurs, il imagine sur-le-champ 
le moyen de se venger. En quatre coups de pinceau, 
il efface le sourire des lèvres de Terpsichore et leur 



ARTISTES 



donne l'expression de la fureur, sans rien ôter d'ail- 
leurs au portrait de sa ressemblance, quoiqu'il eût 
également touché aux yeux. Cela fait, il se sauve au 
plus vite, et le malheur veut que M" c Guimard arrive 
elle-même quelques moments après avec plusieurs 
de ses amis qui venaient juger les talents du peintre. 
Quelle n'est pas son indignation, en se voyant défi- 
gurée à ce point! Mais plus sa colère éclate, plus la 
caricature devient ressemblante. » On pense si 
l'anecdote fit du bruit dans le Paris mondain du 
temps et si Fragonard eut les rieurs de son côté ! 

Le tort d'un peintre si bien doué fut d'aimer les 
succès faciles et de dépenser son génie à des œuvres 
légères. Plusieurs de ses toiles sont à Grasse chez un 
membre de sa famille : elles sont relatives à la 
jeunesse de Louis XV; il les peignit pendant un 
séjour dans cette ville. Fragonard était arrivé à la 
fortune par ses_ succès d'artiste : la révolution 
de 17S9 le ruina. Il peignit peu pendant la grande 
tourmente qui avait bouleversé son existence. Au 
lendemain, le genre auquel il s'étail adonné ne jouis- 
sait plus de la même faveur, l'admiration publique 
allait à David et à son école. D'ailleurs il semble 
bien que le talent de Fragonard s'était épuisé; il 
connut la misèse et même, dit-on, la faim; il 
mourut obscurément en 1806. 

La femme de Fragonard, qui était originaire de 
Grasse, cultiva, elle-aussi, la peinture. Quant à son 
fils, Alexandre-Evariste, né à Grasse en 1780, mort 
à Paris en 1850, peintre et sculpteur d'un grand 
mérite, il n'eut pas la célébrité à laquelle il pouvait 
prétendre : pendant toute sa carriole , il fut contrarié 
par les variations du goût public et par les événe- 



ALPES-MARITIMES 



ments politiques qui s'opposèrent à l'achèvement de 
grands travaux que lui avaient commandés les gou- 
vernements déchus. L'art de la lithographie lui doit 
une partie des progrès qu'il a faits en ce siècle. 

Ses petits-fils, Théophile et Honoré, l'un peintre, 
l'autre sculpteur, ont continué les traditions de la 
famille. Le premier est l'un des peintres attitrés de la 
manufacture nationale de porcelaines de Sèvres d'où 
sortent tant, d'oeuvres d'un prix inestimable. 



IV. — ADMINISTRATEURS ET HOMMES 
POLITIQUES 



' 



François de Xhéas, comte de Tho 
renc (1719-179-i.) 

Le nom du GrassoisThorenc, qui fut maréchal de 
camp et comte du Saint-Empire, a l'heureuse fortune 
de se présenter à la postérité sous les auspices du 
plus considérable des écrivains allemands, Goethe, 
qui l'avait connu étant encore enfant et qui a consacré 
à ce souvenir une page de ses Mémoires. C'était lors 
de l'occupation de Francfort-sur-le-Mein par les 
Français, en 1758, pendant la guerre de Sept ans. 
Thorenc qui, en sa qualité de lieutenant du roi dans 
cette place, était chargé de régler les différends 
entre soldats et bourgeois, était logé dans la famille 
de Goethe : or il s'acquitta de ses délicates fonctions 
non comme un soudard en use en pays conquis, mais 
avec un tact et une loyauté qui firent sur l'imagina- 
tion de F enfant-prodige une telle impression qu'il 



ADMINISTRATEURS ET HOMMES POLITIQUES «!) 

en est resté le plus français des Allemands: «La con- 
duite du comte de Thorenc, dit Goethe, fut exem- 
plaire. » Ajoutons, pour corroborer le témoignage 
de Goethe, que si le comte do Thorenc fut élevé à la 
dignité de Comte du Saint-Empire romain, ce fut 
sur une démarche expresse du sénat de Francfort 
reconnaissant de son administration, auprès de l'em- 
pereur Francis I". _ Thorenc qui avait pris sa re- 
faite comme maréchal de camp en 1783, mourut à 
brasse, onze ans plus tard, au plus fort de la tour- 
mente révolutionnaire. 

Maxiiiiin Isnard (1738-1823). 

Isnard était le fils d'un riche parfumeur de Grasse 
Il fut représentant du peuple à l'Assemblée législative 
de 1791 et, l'année suivante, à la Convention nationale 
Révolutionnaire impétueux à ses débuts, il n'en devint 
pas moins, plus tard, baron de l'Empire, et bien qu'il 
eût voté la mort de Louis XVI, sa conversion aux 
idées conservatrices parut assez sincère, sous la Res- 
tauration, pour lui valoir d'échapper à la proscription 
générale qui atteignit alors les régicides; pendant que 
les Carnot, les David et tant d'autres mouraient en exil 
Isnard s éteignait paisiblement à Grasse, en 1825 Is- 
nard, a écrit un de ses amis les plus intimes, «en traîné 
par une imagination exaltée, n'avait pas de ténacité 
et revenait facilement de ses opinions comme de ses 
emportements. » C'était d'ailleurs, dans sa mobilité 
un homme de bonne foi, victime de son imagination' 
et il fut un des tribuns les plusenvue de la Révolution 
française : c'est à ce titre qu'il appartient à l'histoire. 
Lors des réunions publiques qui précédèrent les 
élections aux Etats-Généraux de 1789, son lan-a^e 



7 ALPES-MARIVIMES 

enflammé avait à ce point irrité la noblesse de Pro- 
vence qu'elle le déféra au Parlement d'Aix, lequel le 
condamna, sans hésiter, à la pendaison, par contu- 
mace, heureusement, car il en fut quitte pour une 
retraite prudente de quelques mois. Mais il ne tarda 
pas à prendre sa revanche et il se remit déplus belle 
à la propagande révolutionnaire, se faisant une re- 
nommée de véhémence oratoire qu'il tint à honneur 
de soutenir par son attitude à la tribune de l'Assem- 
Mée Législative et de la Convention. Personne ne 
poussa plus loin que lui l'invective contre les prêtres 
et les émigrés : 

« La religion, s'écrinit le tribun disciple des 
philosophes du xviti' siècle, est un instrument avec 
lequel on peut fnire beaucoup plus de mal qu'avec 
les autres : ainsi il faut traiter ceux qui s'en servent 
beaucoup plus sévèrement; il faut chasser de France 
ces prêtres perturbateurs : ce sont des pestiférés qu il 
faut renvoyer dans les lazarets de Rome et d'Italie. 
La loi, voilà mon Dieu; je n'en connais pas d'autre ! » 
A une époque de calme relatif comme la nôtre, on 
s'étonne do ce ton violent d'un orateur qui préten- 
dait faire figure d'homme d'Etat. 

L'histoire a surabondamment prouvé quelle fut 
l'erreur de nos conventionnels, lorsqu'ils crurent 
abattre pour jamais la royauté en France, en 
faisant tomber la tète de Louis XVI. Tandis 
qu'une bonne partie du groupe des Girondins, avec 
lequel Isnard votait d'ordinaire, proposait d'en ap- 
peler au peuple, dans l'espérance qu'une condam- 
nation à mort ne serait pas ratifiée, le député de 
Grasse fut du parti des inexorables; voici dans quels 
termes il motiva son vote : 



ADMINISTRATEURS ET HOMMES POLITIQUES 



7» 



« Dans l'Assemblée législative, j'ai dit à cette tri- 
bune, que si le feu du ciel était dans mes mains, j'en 
frapperais tous ceux qui attenteraient à la souverai- 
neté du peuple . Fidèle à mes principes, je vote pour 
la mort. » 

Quelque temps après ce vote, Isnard se trouva pré- 
sident de la Convention nationale, au moment même 
où ses amis, les Girondins, étaient menacés parle parti 
(Je laMontrtr/ne qui s'appuyait sur la Commune de 
Paris. Celle-ci accusait les Girondins, républicains mo- 
dérés, de vouloir soulever la Province contre la capi- 
tale, plus hardie dans ses revendications révolutionnai- 
res. Isnard défendit courageusement ses amis et tint 
tête avec une énergie louable à une députation de la 
Commune qui prétendait enjoindre ses volontés aux 
représentants de la nation tout entière; mais son 
défaut de sang-froid le trahit dans cette circonstance 
de la manière la plus regrettable, lorsqu'il prononça 
cette parole insensée qui sembla, pour des esprits 
prévenus, comme un a; eu des desseins secrets attri- 
bués à des hommes que leur patriotisme éprouvé eût 
dû défendre contre de pareilles imputations : 

« Si jamais la Convention était avilie, je vous le 
déclare au nom de la France entière, Paris serait 
anéanti ! Bientôt on chercherait sur les rives de la 
Seine si Paris a existé. » 

Peu après, il dut abandonner le fauteuil de la pré- 
sidence, fut mis hors la loi, et n'échappa qu'a grand'- 
peine aux émissaires du Comité de Salut public dont 
il avait été l'un des organisateurs. Quand le 9 ther- 
midor, en envoyant à l'échafaud Robespierre et ses 
amis, eut mis fin à la Terreur jacobine, Isnard reprit 
sa place à la Convention avec Blanqui et les autres 






7» 



ALPES-MARITIMES 



partisans des Girondins, qui avaient éehappé à la 
proscription. C'était le moment où la contre-révolu- 
tion s'essayait à prendre sa revanche. Isnard, aigri 
par la disgrâce, sympathisait avec elle. Il fut envoyé 
dans le Midi pour faire une enquête sur les excès 
des terroristes ; mais il outrepassa singulièrement son 
mandat en prenant parti pour les énergumènes de 
l'autre camp auxquels il tint, àssure-t-on, ce langage 
qui est bien dans le ton de son éloquence habituelle, 
sinon dans le sens de ses convictions antérieures : 

« Si vous n'avez pas d'armes, fouillez la terre, pre- 
nez-y les ossements de vos pères et servez- vous- en 
d'armes contre les terroristes ! » 

Dès lors, bien- qu'il ait fait partie du Conseil des 
Cinq-Cents jusqu'en 1797, son rôle politique est fini : 
il n'appartient plus qu'à l'histoire anecdotique qui 
s occupe surtout des tout petits côtés des hommes 
célèbres^ Isnard. d'après ce qu'elle raconte, était 
atteint d'une infirmité assez rare en France, et notam- 
ment dans le Midi, que les médecins appellent la 
boulimie, sorte de gloutonnerie maladive qui ne fait 
pas mourir, mais qui ne laisse pas d'être incommode 
et coûteuse. 

Il paraît difficile de concilier le désintéressement 
des convictions inébranlables avec les exigences d'un 
pareil estomac. S'il n'avait souffert que moralement 
PendantJ^n^^cruels de sa proscription, peut-être 
l?nard^çuUrp^*i aisément « brûlé ce qu'il avait 
idor^iàdgi^cô^^l avait brûlé ! » 

loi Mb«»' 



»• 



FIN 



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TStP.-KffïZErTE, 8, RUE CAMPAGNE-PREMliRE, PARIS.